BD - Roman graphique, Entre-deux, France

Emilie voit quelqu’un – Anne Rouquette, Théa Rojzman

Emilie voit quelqu'un

Anne Rouquette, Théa Rojzman
Editions : Fluide Glacial
ISBN : 978-2352075554
104 pages

 

Une BD d’humour sur la psychanalyse !
Émilie a 30 ans – le meilleur âge – mais aussi un copain accro à la télé, des parents gentils (synonyme d’intrusifs) et une soeur parfaite (synonyme d’insupportable). Bref, le quotidien est un peu pesant pour cette instit au look de Mary Poppins ! Décidée à se prendre en main, elle commence une thérapie plutôt déroutante avec une psy aussi aimable qu’un caillou et aux méthodes étonnantes pour cette novice en dogmes freudiens. Et pourtant, avec délicatesse et humour, de lapsus en actes manqués, Emilie retrouve le sourire. Attachante héroïne du quotidien servie par le trait délicat d’Anne Rouquette et la plume subtile de Théa Rojzman, Émilie rend drôle le sérieux sujet de la psychanalyse. Fille de l’écrivain et psychosociologue Charles Rojzman, titulaire d’une maîtrise de philosophie, Théa nous offre une intelligente « Psychanalyse pour les Nul(le)s » !

C’est par hasard que je suis tombée sur cette BD, au en furetant au rayon BD de la Fn*c. Je l’ai feuilleté, et j’aurais bien été partie pour le lire en entier, là, au milieu de l’allée, si l’annonce que le magasin allait fermer n’avait pas retenti.
Du coup, j’ai noté la référence pour plus tard.
C’est finalement sous le sapin que je l’ai retrouvée et que j’ai pu continuer ma lecture.

Emilie, trente ans, vit depuis deux ans avec un mollusque/gameur/geek. Son collègue est hypocondriaque et doit être un habitué des forums doctissimo. Ses parents sont hyper-présents et maladroits, sa sœur parfaite et ses amies sont soit gotho-artistico-dépressives, soit greluches, et Emilie, au milieu de tout ça, tente de trouver ses repères dans un monde d’adultes. Pour tenter de démêler ses problèmes et névroses, elle va voir une psy.
Son collègue décrit les mécanismes et le vocabulaire de la psychothérapie a l’aide de schémas et des grandes explications de vulgarisation, ce qui permet de mieux appréhender les mots qui font peur, comme la dépression entre autres.
Les éditions Fluide Glacial ne sont, pour ce que j’en sais, pas réputées pour leur délicatesse. Je ne m’attendais pas à retrouver le récit de la psychothérapie d’une trentenaire habillée en Mary Poppins chez eux. Et pourtant, cette BD est assez fine et assez représentative de la génération de (presque) trentenaires dont je fais partie (à moins que ce ne soit uniquement mon entourage ? o_O)/

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En bref, un moment sympathique de lecture, peut-être pas la BD du siècle – n’est pas Maus qui veut (et ce n’est surement pas l’ambition des auteurs) – mais une lecture fort agréable et en plus, on sort de cette lecture en ayant l’impression d’avoir appris des choses (si on a pas fait d’études de psycho et qu’on a vu un psy la dernière fois il y a plus de 15 ans).

Le « à suivre » dans la dernière vignette m’intrigue, je n’ai vu aucune annonce pour une suite pour le moment, mais je suis bien curieuse de connaitre le fin mot de cette thérapie.

 

 

 

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Entre-deux, Etats-Unis, Terreur

Un peu de ton Sang, Suivi de Je répare tout – Théodore Sturgeon

Théodore Sturgeon
Editions : Folio SF
ISBN : 978-207-039612-2
212 pages

Some of your Blood
Traductrices : Odette Ferry et Véronique Dumont
Postface : Steve Rasnic Tem

 

« George Smith » est un patient d’un genre un peu particulier. Ses psychiatres hésitent d’ailleurs à le laisser quitter l’hôpital, tant il semble sain d’esprit. Mais le doute n’est pas permis : il y a bien quelque chose d’étrange, chez lui. Il n’y a pourtant rien de mal à aimer la chasse ; et bien d’autres ont des difficultés avec les femmes. Alors quoi ? Et si la vérité était tout simplement inimaginable ?
On a tous besoin de quelqu’un qui sait tout réparer. Mais personne n’a jamais eu besoin de lui. Cela changera sûrement avec elle. D’ailleurs, il va lui montrer, il faudra bien qu’elle s’en rende compte.
Un peu de ton sang et la nouvelle Je répare tout partagent une thématique commune et sont deux bijous d’horreur psychologique. Âmes sensibles s’abstenir !

Oui, la quatrième de couverture précise bien « Âmes sensibles s’abstenir ». D’habitude, j’ai ce réflexe qui remonte à mon adolescence, où j’étais sans peur aucune, et où cette mention me faisait lentement rigoler : « Quoi ? Âmes sensibles s’abstenir ? Mouahahaha, je rigole à la face du danger ! Je glousse face à l’angoisse ! Je suis pas une chochotte, moi ! (Sauf quand une limace s’approche de trop près) » Sauf que depuis, j’ai vu Ring, et l’âge aidant, les sensations fortes, c’est de moins en moins mon truc. Mais j’ai encore le réflexe de sourire quand je vois cette mention funeste. (C’est prouvé qu’au début de la vingtaine, on recherche les sensations fortes et qu’on ignore volontairement les dangers. Maintenant que je suis du mauvais côté des 25 ans, en fait, même les livres, c’est trop dangereux des fois (Si on se coupe avec le papier et que ça s’infecte, hein, ça se gangrène, ça s’infecte, et si ça se passe mal, pouf, couic, tout ça à cause d’un bouquin de bibliothèque pleins des germes d’inconnus !))

Donc, Un peu de ton sang, cette longue nouvelle épistolaire, fortement inspirée de la narration de Dracula de Stocker, où se mêlent allègrement lettres et extrait de journaux, introduit ce livre avec la notion que tout ce qui va suivre n’a jamais existé, et qu’il ne faut surtout pas l’oublier, il s’agit là de fiction. Ensuite, nous découvrons une description presque clinique de la vie de George Smith, de son enfance jusqu’au moment fatidique où il se fait interner. L’histoire de George Smith, racontée à la troisième personne est impersonnelle, la voix du narrateur froide et clinique, jusqu’au retournement de situation, et au changement de narrateur, et au retour vers la correspondance entre un psy(chologue ? chanalyste ?) et l’un de ses confrères, et leurs échanges afin de déterminer si oui ou non George (dont le vrai nom est, sans doute, un hommage également à un illustre interprète de Dracula au cinéma) est fou, et si oui, en quoi consiste sa folie.

La folie de George, justement, venons-y. La description initiale de la vie de George le fait paraitre normal, tout est décrit et raconté sans trop de détails, avec énormément de pudeur, les non-dits sont légion, et, si le récit s’arrêtait là, il semblerait tout à fait normal. Éventuellement, on pourrait l’accuser de troubles de sociabilités découlant de son éducation. Mais c’est là qu’interviennent la correspondance confidentielle entre l’Oregon et la Californie, entre le médecin responsable de George et son confrère, qui ont su lire bien plus en lui que le récit initial pouvait le laisser penser. Nous assistons à toute l’analyse du personnage, entre l’hypnose et le test de Rorschach, jusqu’à la conclusion finale. Alors, George est-il fou ? Ou ne l’est-il pas plus que le commun des mortels ?

Cette série a-t-elle été diffusée en France un jour ?

Cette nouvelle ci à elle seule ne justifie pas le petit message préventif. Si la psychose mentionnée par les médecins est bel et bien glauque et les faits relatés horribles, tout est décrit avec tant de détachement et tant de froideur que le fait qu’il s’agisse là de fiction où d’un cas réel ne change rien, tout reste terriblement abstrait, et finalement, ne parvient pas à faire dresser le moindre cheveux sur la tête.

Je répare tout, par contre, là, c’est une autre paire de manches. Ici, tout est décrit avec moults détails, et cette nouvelle m’a bien fait frôler mes limites. Cela ne m’était plus arrivé depuis la nouvelle de Palahniuk, Guts (là aussi, j’avais savamment ignoré le disclaimer sur le lien trouvé sur le blog de Maïa Mazaurette qui disait qu’il fallait l’éviter si on avait pas l’estomac bien accroché…). (J’aimerai bien jurer qu’on ne m’y reprendra plus, mais soyons sérieux deux minutes, bien sûr que la prochaine fois qu’on me dira « Film gore interdit aux moins de 18 ans », je rirai, je regarderai, pour devenir verte aux bout de 10 minutes.) Alors qu’au fond, ce qu’il décrit, c’est une opération salvatrice, il répare tout, justement, et non pas une mutilation horrible et cruelle. Mais même une opération salvatrice est gore si décrite trop graphiquement.

Ici, la névrose du personnage principal est évidente, on ne peut s’empêcher de le prendre en pitié. Ici, pas de lettres de médecins, pas de froideur clinique, juste la détresse d’un homme, et la satisfaction que lui apporte le fait qu’on aie enfin besoin de lui, qu’on soit même dépendant de lui. Et quand dépendance prendra fin, les mesures qu’il prend seront drastiques.

Ce livre recueille deux nouvelles dont le thème central est la folie, mais le traitement de ce thème est diamétralement opposé d’une nouvelle à l’autre. Cet auteur, dont j’avais entendu parler, mais dont je n’avais jamais rien lu jusqu’à présent, nous montre donc l’étendue de son talent de narrateur, il parvient à se renouveler tout en dissertant sur le même sujet, ce qui est bien rare, et qui donne envie de parcourir le reste de son oeuvre. (Mais je ferais attention aux « Âmes sensibles s’abstenir » quand même.)

Quand à la classification fantastique, eh bien, je cherche encore le fantastique dans ces deux nouvelles. A aucun moment il ne se passe quoi que soit qui ne soit pas rationnellement explicable (aussi rationnelle que peut l’être la folie).

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