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Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein – Théodore Roszak

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Théodore Roszak
Editions : Le Cherche-Midi
ISBN : 978-2-7491-0491-1
548 pages

Traducteur : Edith Ochs

 

Après La Conspiration des ténèbres, Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein, roman gothique et féministe, d’une intelligence diabolique, est le nouveau chef-d’œuvre de Theodore Roszak.

Recueillie par la baronne Frankenstein, la jeune Elizabeth est introduite dans le monde secret des sorcières et initiée à l’alchimie, aux lois de la nature et à celles du corps humain. De son côté, Victor, fils légitime de la baronne, tournant le dos à cet univers féminin respectueux de la « loi naturelle », est pris du vertige de la science. Il prétend pouvoir créer une vie meilleure, une vie qui ne serait pas née du ventre de la femme mais de la science, nouveau maître du monde.
Alors que Victor s’égare dans sa quête et crée un monstre, Elizabeth essaie de trouver sa place en pleine révolution scientifique… voire scientiste. Peu à peu, leur univers se délite jusqu’à leur tragique nuit de noces.

Theodore Roszak nous entraîne dans une folle aventure romanesque, riche en péripéties, mettant en scène une héroïne forte et complexe dans un monde dominé par la raison et l’intellect masculins. Cet émouvant portrait est à la fois un hommage à la féminité, un roman historique haletant et une réflexion passionnée et passionnante sur la science et ses dérives.

En lisant cette quatrième de couverture, vous aurez sans doute deviné pourquoi j’ai emprunté ce livre, autre que sa couverture qui m’a tapé à l’œil (et les coins de livre dans l’œil, c’est douloureux), c’est le terme « féministe ». Une réécriture d’un roman qui a forgé l’inconscient collectif, du point de vue d’un personnage secondaire, ça ne pouvait qu’être intéressant, non ? C’est donc cet aspect, mis volontairement en avant sur l’édition française (peut-être qu’en V.O., ce n’était pas le cas, je n’en ai pas vu mention sur Goodreads en tout cas), qui a orienté ma lecture, et qui orientera mon avis, en plus de la réécriture du « mythe », que j’ai relu spécialement pour l’occasion.

Ceci n'est pas un GIF, n'attendez pas que ça clignote.
Ceci n’est pas un GIF, n’attendez pas que ça clignote.

La réécriture d’un monument de la littérature

Ce roman se présente sous la forme d’une étude, faite par le même narrateur que Frankenstein. Après la mort de Victor, celui qui a recueilli ses confessions décide de faire des recherches afin de vérifier la véracité de ses dires, et retrouve le journal d’Elizabeth. Le livre reprend l’intégralité de ce qui a pu être sauvé de ce journal, entrecoupé par les notes de l’éditeur, afin d’étayer certains propos et de compléter certaines informations qui pourraient manquer, le journal étant destiné à Victor et retraçant tout leur apprentissage ensemble.

Si, lors de ma relecture de l’original, la chronologie et le temps écoulé m’ont semblé plus confus, ici, l’intrigue m’a parue bien plus claire d’un point de vue temps. Les années écoulées étaient nommées clairement et explicitées également par l’éditeur, qui a pu recueillir les deux témoignages. Aussi, certains faits restés nébuleux dans l’œuvre de Shelley étaient bien plus explicites ici, comme, par exemple, la création d’une compagne pour la créature. Créature qui va à la rencontre d’Elizabeth, afin de lui parler, et aussi de lui révéler sa vraie nature.

Roszak brode par ailleurs sur le rôle tenu par la mère de Victor dans l’éducation scientifique de celui-ci. Ici, c’est elle qui oriente les lectures de Victor vers des auteurs désuets, c’est elle qui décide, dès qu’elle pose les yeux sur Elizabeth, qu’elle sera la compagne de Victor et c’est elle qui les oriente vers les pratiques occultes et l’alchimie. Elle organise des réceptions et est très proche (ahem…) des épouses des invités, peint, à été l’élève d’une matrone qui a parcouru le monde et participe à des sabbats étranges auxquels elle invite Elizabeth, afin de la préparer au « mariage chimique » avec Victor.

Le rôle de la mère est décuplé, alors que des personnages et évènements clefs du Frankenstein de Shelley passent tout simplement à la trappe : Victor et Elizabeth n’ont pas de petit frère et Justine disparait tout bonnement de la circulation. On pourrait donc presque prétendre qu’il ne s’agit pas de la même histoire.

Quand à Victor, qui apparait chez Shelley comme quelqu’un de chouinard (non, je n’ai pas peur des mots) et de sensible, est représenté ici comme un connard (pas peur des mots, bis) arrogant et insensible au monde qui l’entoure.

Féministe ? Vraiment ?

Certes, on pourra se demander si faire une réécriture féministe d’un roman rédigé par la fille de la première féministe au monde (Mary Wollstoneraft et son Vindication of the Rights of Women) était réellement nécessaire et pertinent, mais ne faisons pas un procès d’intention à Théodore, pardonnez-lui car il ne sait pas de quoi il parle.

Nous avons donc affaire à un féminisme en partiiculier : le féminisme essentialiste, ou différentialisme, ce qui pose un problème au vu de la revendication en quatrième de couverture – je vous invite à lire l’article sur le blog du Plafond de Verre – ici, pas d’égalité, mais une complémentarité qui amène les deux sexes à s’opposer totalement. D’un côté, la mère, Elizabeth et les femmes du village (et Rousseau), sont représentées comme des êtres de magie, proches de la Nature et de la Vie, avec une imagination forte et promptes aux réactions irrationnelles, et de l’autre, Victor, son père, Saussure et autres scientifiques de l’époque, rationnels et voulant transcender la chair grâce à la Science et la Culture malgré leur inhérente pulsion de mort.

Si certaines pistes effectivement féministes sont évoquées, d’autres sont horripilantes par leur naïveté et par les clichés sexistes qu’ils révèlent, ce qui est un comble pour un livre estampillé féministe. Parmi les bons points, on pourra évoquer les matrones et femmes injustement accusées de sorcellerie à l’époque parce qu’elles ne se conformaient pas à la norme en vigueur, la critique du mansplaining de Victor par Elizabeth, ainsi que la critique des normes de beauté déjà en vigueur à l’époque :

J’ai appris que les femelles sont faites pour être mères. Leurs besoins sont satisfaits de cette façon. (NDLR : par opposition aux besoins des hommes qui sont satisfaits par les rapports fréquents).

– Je me demande d’où tu tiens tout ce savoir sur les besoins des femmes, Victor. Et le baron Swedenborg aussi ? Ou tout autre homme au demeurant ? […]

– C’est universellement connu.

– Ah bon ? Sauf de la moitié de l’espèce humaine.

 

Les hommes qui n’ont jamais vu naître un bébé inventent ces choses et les écrivent dans des livres pour que d’autres hommes les lisent. Et cela devient un « savoir »! Ce sont des hommes comme ça, dans leur orgueil démesuré, qui ont réécrit les livres femmes comme si ceux-ci étaient de leur création.

Tu as un corps de jeune fille encore splendide dans son état naturel, avec une beauté intérieure qui jaillit, aussi fraîche que la source qui coulera en toi jusqu’à la fin de tes jours. Ton regard est trop influencé par les peintures que les hommes font de nous. Ils se plaisent à faire poser les femmes en chair et en os ; mais souvent, ils préfèrent nous donner des corps angéliques de petites filles : lisses et glabres, avec des seins géométriques minuscules qui semblent sculptés dans le marbre. A moins, bien sûr, qu’ils ne nous représentent sous formes de bacchantes.

Les hommes n’arrivent pas à décider s’ils nous veulent voluptueuses ou virginales.

Parmi les points problématiques, on pourra soulever les rites païens auxquels s’adonnent les femmes, qui, malgré le message d’acceptation du corps féminin dans tous les stades de sa vie – Elizabeth y est accueillie pour fêter sa ménarche -, de l’enfance à la vieillesse avancée, sont l’image même d’un regard hétéro-centré : les pratiques saphiques y sont courantes, mais seulement parce que les époux sont incapables de remplir leurs devoirs conjugaux.

Plus tard, ces rituels se feront plus intimes, sous prétexte d’initiation et de préparation au « Grand Œuvre » auquel Elizabeth et Victor devront participer. En effet, si les deux adolescents sont attirés l’un par l’autre, ils doivent se découvrir charnellement sous les regards et directives des deux initiatrices que sont leur mère et une aïeule qui préside aux sabbats. Ces directives semblent innocentées par le rapport à la « Nature » qui est évoqué lors de ces rituels, alors que les deux jeunes protagonistes sont clairement manipulés et abusés sexuellement.

D’ailleurs, Elizabeth, à force d’exercices avec Victor, fantasmera sur un viol éventuel, qui arrivera lors d’une pratique « alchimique » qui dégénérera. Ce traumatisme là sera exorcisé par le meurtre d’un violeur anonyme, réel selon Elizabeth, fantasmé pour l’éditeur, car selon lui, une femme, qui plus est de haute naissance, serait incapable de tuer.

Par ailleurs, ces rituels mènent Elizabeth a réclamer quelque chose bien loin des revendications féministes, qu’elles soient actuelles ou formulées par la mère de Shelley : une servitude envers Victor, afin de « veiller à satisfaire son seigneur [sic] ».

Heureusement que ces aberrations idéologiques cessent dans les deux dernières parties du livre, qui se concentre à nouveau sur Victor et sa créature, éléments dont il n’aurait jamais dû s’éloigner au départ pour éviter de patauger ainsi dans une image de la femme bien fantaisiste.

 

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C’est dommage, si « féministe » n’avait pas figuré sur la quatrième de couverture, ma note aurait été meilleure. Donc faites comme si ce mot n’avait jamais été imprimé au dos du livre.

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Epoque victorienne, Séries

Ripper Street – Saison 1

Ripper Street

En avril 1889, six mois après la disparition de Jack l’éventreur, l’est de Londres commence à retrouver un semblant de paix inespérée après le règne de l’impitoyable tueur. Une bouffée d’oxygène pour les hommes de la Division H, le district de police chargé de maintenir l’ordre dans le chaos de Whitechapel. L’équipe est composée de l’inspecteur Edmund Reid, un brillant enquêteur hanté par une tragique erreur du passé, et de ses fidèles camarades, le sergent Bennett Drake et le capitaine Homer Jackson. Ensemble, ils vont tenter de maintenir la justice dans cette époque troublée.

featherEncore une série qui se passe à Londres durant l’époque victorienne, vous me direz ? Il semblerait qu’il s’agisse de ma nouvelle lubie, les lectures et séries en rapport deviennent plus nombreuses de jour en jour.

Ripper Street est une série policière britannique démarrée en 2012, qui compte aujourd’hui trois saisons. Je viens de terminer la première, ainsi, c’est d’elle dont je vais parler. Pour tout vous dire, c’est Game of Thrones qui m’a fait m’intéresser à cette série, Jerôme Flynn étant parfais à mes yeux dans le rôle de Bronn, il se trouve qu’il est l’un des acteurs principaux de Ripper Street.

Une série policière

Il se trouve que je suis plutôt réticente à regarder des séries policières d’habitude. Les thèmes ne me parlent pas, l’univers me parait froid, et tant qu’à faire, je préfère lire les faits divers et chiens écrasés, au moins là, je ne suis pas confrontée aux images. Ripper Street ne diffère pas des autres séries du genre par sa construction : un cas, un épisode, un enquêteur, un bras-droit et un légiste, ainsi qu’un drame personnel pour presque chaque personnage. Ces drames entourés sont entourés de mystères, qui sont levés au cours de la saison sans pour autant y mettre fin définitivement, comme par exemple la disparition de la fille de l’un, où encore la raison d’un autre à avoir fui son pays. Par contre, les victimes ne sont jamais filmées de manière sordide, l’éclairage clairsemé empêchant toute vue détaillée sur l’ampleur des dégâts. Ou, tout du moins, ici, ça ne m’a pas perturbée outre mesure.

Des personnages forts

Les personnages sont, eux aussi, les personnages de base de la série policière : l’enquêteur lourd de souffrances personnelles, la brute au cœur sensible, le névrosé génial, le journaleux avide de scandales. Le Yankee côtoie l’anglais de bonne famille et celui des bas-fonds, ce que rends la série assez difficile à suivre en V.O. sans sous-titres, donc, ne les oubliez pas.

Mais une des forces de la série se trouve auprès des personnages féminins, souvent en retrait, certes, mais qui sont également des personnages pivots de l’action : l’épouse qui s’engage dans la protection des femmes battues, la maquerelle qui sait ce qu’elle veut, la prostituée qui se retrouve souvent dans des situations dangereuses (et qui doit être le personnage le plus caricatural de la série), la responsable d’un orphelinat juif. Alors oui, on retrouve la dichotomie de la mère et de la putain de manière évidente et premier degré, mais aucune ne choisit de rester passive et victime de sa situation, de la société, de la vie en général, et il s’avère que leurs personnalités sont bien plus complexes que cela.

Si, au début, on peut rester de marbre face aux personnages, découvrir leurs failles au fil des épisodes les rends touchants, attachants et terriblement humains.

En plus, à chaque épisode, si on a suivi Game of Thrones, on rencontre une tête connue.

Londres à l’époque victorienne

L’action se déroule dans le quartier de Whitechapel, là où à sévit le meurtrier en série Jack l’éventreur, quelques mois après le dernier de ses crimes. Le quartier se relève doucement, mais chaque mort sordide réveille la peur auprès des habitants. L’ambiance semble réaliste, les rues étroites et sales sont rendues avec précision et la faune locale n’est pas forcément la plus recommandable, entre les prostituées, les voleurs et les bandes organisées.

La police fait avec les moyens de l’époque, la médecine également. On découvre ainsi les balbutiements de la médecine légale, quand la recherche d’ADN semblait impossible et fantaisiste et qu’on se raccrochait à la moindre brindille, la construction du métro londonien avec le progrès et le confort que cela devait apporter,  la condition de la femme et de l’orphelin dans la rue, exposés à bien des dangers, les méthodes barbares utilisées dans les hôpitaux psychiatriques, et la rapidité de la propagation des épidémies à l’époque dû aux conditions de vie insalubres.

 

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Une très bonne série, avec des personnages qui gagnent en profondeur au fil du temps et très peu de temps morts.