Les oiseaux et autres nouvelles – Daphné du Maurier

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The Birds and Other Stories

Editions : Livre de poche

ISBN : 978-2253099963

445 pages

Recueil de nouvelles, Les Oiseaux  met en scène différents milieux sociaux à la croisée des genres fantastique, policier, surnaturel… mais toujours pour mieux surprendre le lecteur en le terrifiant par une étrangeté issue du quotidien. Pour Henry James, et c’est aussi le cas dans ce recueil de la romancière, « les mystères les plus mystérieux [qui] sont à notre porte ». Chaque nouvelle s’ouvre sur un quotidien banal, minutieusement décrit pour s’enrayer aussitôt : dans « Mobile inconnu », Mary Farren se donne subitement la mort. Quel mobile est à l’origine de ce geste de cette femme à qui tout souriait ? Elle a fait un mariage au-dessus de sa condition, elle attend un enfant… Son mari engage un privé pour enquêter sur le passé de sa femme. La construction diabolique de cette nouvelle est digne des romans policiers victoriens !

 

Je n’avais jamais rien lu de Daphné du Maurier, tout en ignorant pas qu’elle a marqué son époque ainsi que la littérature au sens global. Rebecca est certes sur ma liste à lire, mais la seule chose que je connaissais d’elle, au sens large, était l’adaptation des Oiseaux par Hitchcock, film qui m’a profondément marqué lorsque j’étais jeune. C’est pourquoi je voulais lire la nouvelle qui l’avait inspiré, et j’ai lu les autres dans la foulée. A noter d’ailleurs que le titre d’origine mettait en lumière une autre nouvelle : la première du recueil, intitulée Le Pommier, et que la réédition a changé de nom, pour surfer sur la vague hitchcockienne. Et je dois dire que les Oiseaux est peut-être celle qui m’a laissé le plus indifférente.
 
Deux grandes thématiques se démarquent de ces nouvelles : le traumatisme des anglais par les attaques aériennes de la Seconde Guerre Mondiale, illustré par Les Oiseaux et Encore un baiser. Il est par ailleurs notable et dommage que le film aie perdu une part de son impact et la totalité de la symbolique en déplaçant l’action des Cornouailles vers la Californie.
 
Les autres nous parlent de la place des femmes en ce début de XXème siècle, entre charge mentale et indifférence conjugale dans Le Pommier, Une Seconde d’éternité, peut-être un peu prévisible (est-ce parce que d’autres s’en sont inspirés par la suite ? Parce que le ressort de l’intrigue est désormais éculé ?), où la narratrice place tous ses espoirs dans sa parfaite (?) fille de 7 ans, et Mobile inconnu, Intrigue policière sur le suicide d’une jeune femme, fraîchement mariée et enceinte de son époux dont elle est amoureuse (et réciproquement), écrasée par un secret qu’elle avait enfoui et le poids du qu’en dira-t’on ? et nous laisse imaginer la problématique du consentement dans les années 50 ainsi que l’hypocrisie de la religion par rapport aux femmes.
Elle nous a raconté que son père lui avait dit que c’était la plus grande disgrâce qui pouvait arriver à une fille, et elle n’y comprenait rien, disait-elle, parce que son père était pasteur et qu’il faisait toujours des sermons comme quoi ce qui était arrivé à la Vierge Marie était la plus belle chose du monde.
Le Petit Photographe, lui, nous dépeint une femme d’une autre trempe, contrairement aux autres, auxquelles on peut s’identifier, même si, comme les autres héroïnes, elle est victime de son époque et de son milieu. Une marquise magnifique, oisive et narcissique s’ennuie en vacances et décide d’avoir une aventure avec un petit photographe local qui s’avère encombrant. Pour s’en débarrasser, elle use de stratagèmes vicieux, tel le plus beau des pervers narcissiques. Difficile ici de lui trouver des excuses, elle semble avoir choisi elle-même son enfer personnel, contrairement aux autres. Mais heureusement qu’elle est belle, pense-t’elle.
Ces nouvelles nous dépeignent également plusieurs variantes de troubles mentaux, du stress post-traumatique, à la paranoïa en passant par les troubles obsessionnels compulsifs et l’histrionisme.
Le Vieux, lui, nous témoigne d’une famille étrange qui vit de l’autre côté du lac. Les parents s’aiment, et aimeraient bien revenir à leur vie sans enfants. Les placer ailleurs, en ville, semble une bonne solution. Il s’agit là d’une nouvelle à chute très efficace, j’en ai encore mal au coccyx d’ailleurs.

Les Oiseaux et autres nouvelles explorent la diversité des sentiments humains en 7 nouvelles efficaces, tous les personnages ne sont pas aimables, et même les personnages détestables (Madame la Marquise, c’est vous que je regarde !) ne le sont pas complètement, ils sont humains, mus par le désespoir et une plume résolument moderne. Les thématiques sont toujours d’actualité, d’ailleurs maintenant que la charge mentale fait partie des combats féministes, il est fascinant de voir que le sujet avait déjà été abordé (et complètement ignoré, la faute à la subtilité du propos ? Au narrateur masculin ?) au début des années 50, au moment ou la ménagère était mise en avant dans toutes les publicités, gardienne du Saint Foyer. Le suspens est parfaitement maitrisé (sauf peut-être pour la Seconde d’éternité, mais cette nouvelle a dû avoir énormément d’impact lors de sa parution, alors que maintenant, la conclusion fait un peu pétard mouillé), qu’il s’agisse du registre fantastique ou non.

Pour changer de T’choupi et Trotro

Parents ! Oncles, tantes, grands-parents ! Vous n’en pouvez plus de Trotro, T’Choupi et autres animaux ? La bibliothèque de votre enfant ressemble à l’inventaire d’un zoo qui aurait fait les soldes chez Kiabi ? Laissez-moi vous présenter deux livres qui vont changer votre vie ! Plébiscités par Le petit humain qui vit avec nous depuis presque deux ans maintenant : Mon premier livre d’art : Le Sommeil et Le Voyage de l’Ours Pompon.

IMG_20200330_182522.jpgMon premier livre d’art : Le Sommeil, paru aux éditions Phaidon compile des œuvres d’art, peintures, sculptures et même installations modernes (toutes à partir du XIX ème), sur le thème du sommeil mais pas que. On y découvre des œuvres représentant des enfants qui jouent, des personnes de Keith Harring qui dansent, ou le Cri de Munch comme des conséquences du sommeil ou manque de celui-ci. Une phrase accompagne chaque photographie, à raison d’une œuvre par page, regroupées par thématiques. Malgré tout, le tout forme un ensemble cohérent et plaisant, avec des pages cartonnées épaisses et solides. La fin récapitule toutes les œuvres, avec dates et lieux d’exposition.

IMG_20200330_182620.jpgLe Voyage de l’Ours Pompon, publié chez L’élan vert, nous fait accompagner la sculpture de l’Ours polaire, de François Pompon, visible au musée d’Orsay ainsi qu’au parc Darcy à Dijon (et ailleurs, la liste est disponible sur la page Wikipédia dédiée à l’ours), dans un incroyable voyage, en compagnie de la lune, à la rencontre d’autres animaux immortalisé par François Pompon. Les dessins, uniquement en noir, blanc et bleu foncé, avec parfois une couleur supplémentaire sur chaque page (jaune pour quelques fenêtres éclairées, vert sombre pour des feuilles dans la forêt, etc), sont sobres, épurées et beaux, et le texte nous emporte dans un voyage poétique, dont la musicalité emporte même les plus petits. A noter que la fin du livre raconte l’histoire de la statue et de son créateur. Il existe d’autres histoires de l’Ours Pompon, qui seront moins adaptées à un aussi jeune public que des moins de deux ans, mais celui-ci est l’un de ses favoris.

Un bûcher sous la neige – Susan Fletcher

Un bûcher sous la neige

Corrag

Editions : J’ai lu

Traductrice : Suzanne V. Mayoux

ISBN : 978-2290025253

475 pages

Au coeur de l’Ecosse du XVe siècle, Corrag, jeune fille accusée de sorcellerie, attend le bûcher. Dans le clair-obscur d’une prison putride, le révérend Charles Leslie, venu d’Irlande, l’interroge sur les massacres dont elle a été témoin. Mais, depuis sa geôle, la voix de Corrag s’élève au-dessus des légendes de sorcières et raconte les Highlands enneigés, les cascades où elle lave sa peau poussiéreuse. Jour après jour, la créature maudite s’efface. Et du coin de sa cellule émane une lumière, une grâce, qui vient semer le trouble dans l’esprit de Charles.

 

Est-ce que j’aurais seulement entendu parler (lu écrit ?) de ce livre sans Instagram ? C’est là que je l’ai vu, sur le fil de plusieurs personnes que je suis, chacune ne s’étant pas tarie d’éloges sur ce roman. Et comme je suis terriblement influençable, j’ai couru à la librairie me l’acheter.

J’ai eu un peu de mal à entrer dans l’histoire, mais les circonstances de lecture n’étaient pas en ma faveur : plus de transport en commun pour aller travailler, ou alors un trajet de moins de 10 minutes, s’occuper d’un enfant en bas âge qui préfère qu’on lui lise les aventures du loup ou un imagier, pour tomber de sommeil au bout de deux pages le soir. Ce confinement dû au Covid-19 m’aura au moins permis de m’y plonger autant qu’il le mérite.

Le récit s’articule autour de deux monologues, celui de Corrag, prisonnière d’un cachot humide, attendant le bûcher, accusée de sorcellerie, qui témoigne de sa vie et des massacres dont elle a été témoin, à un pasteur, qui relate les dire de Corrag et son ressenti par voie épistolaire à son épouse, qui lui répond, mais dont on ne connaitra jamais la teneur des propos.

Corrag débute son histoire par sa naissance en Angleterre, et par expliquer comment le qualificatif de sorcière l’a toujours poursuivi, ce dès le berceau, pour finalement la mener dans une geôle au fin fond des Highlands. Le pasteur qui recueille son témoignage, aveuglé par sa foi et son avis plus que négatif au sujet des femmes indépendantes, revoit peu à peu son jugement, attendri par cette frêle jeune fille et raisonné par les propos de son épouse, qui semble voir au delà du sobriquet malheureux, et ce malgré son éloignement et le prisme déformant et déformé de son mari.

Ces plantes, Jane, comment dois-je les considérer ? J’ai toujours jugé qu’en user comme remèdes relevait de la sorcellerie. Néanmoins, elle a dit que si Dieu a créer les plantes, leurs vertus sont un présent de Dieu et n’ont donc rien de diabolique.

Un bûcher sous la neige est un roman historique, qui parle d’un sujet à la mode en ce moment, celui des sorcières, et le reprend également sous la même forme, c’est un roman écrit par une femme, qui parle d’une femme libre persécutée par la société, au ton résolument féministe, mais tout en subtilité, avec une grande finesse, qu’il s’agisse des idées sous-jacentes qu’au niveau des émotions transmises par les protagonistes. Pas de grands discours politiques qui ne seraient pas adaptés au contexte, mais un plaidoyer pour la liberté des individus, hommes et femmes, peu importe de la manière dont ils vivent et dont ils aiment.

Au sujet du mot « putain » : « C’est un mot qui sort de la crainte, toujours. Car seules les femmes à forte tête, au cœur sagace osent défier ces lois-là, je pense. Et tous les habitants de Thorneyburnbank craignaient Cora, car ils savaient qu’elle se connaissait et menait la vie qu’ils n’osaient pas mener, et les autres se demandaient peut-être tout au fond, avec le loup qui hurlait en eux, comment se serait de passer une nuit de pleine lune sur la lande, car leur loup à eux, ils le tenaient en cage à moitié mort. Alors Cora était la putain.

Comme mentionné plus haut, j’ai eu du mal à entrer dans le récit, mais une fois à l’intérieur, il m’a prise aux tripes, l’écriture est touchante et vivante, sa traduction l’est tout autant, on sent les toiles d’araignées de Corrag dans ses propres cheveux, on ressent sa liberté dans les highlands et on s’évade avec elle – car jamais ne sont décrit les lieux où elle se trouve lorsqu’elle parle au pasteur, sauf par le pasteur lui-même, dont les lettres sont bien moins évocatrices que le récit de la prisonnière – et on pleure, mon dieu que j’ai pleuré. Plusieurs fois. Comme une loque. Comme ça ne m’était arrivé qu’une seule et unique fois auparavant, en lisant un tome de l’Assassin Royal de Robin Hobb (TMTC). Le personnage de Corrag et sa philosophie de vie a tellement résonné en moi que je suis très heureuse de l’avoir lu, maintenant, et pas au moment où je l’ai acheté, moment où je serais passée peut-être à côté.

Je crois aux serments du cœur. C’est eux qui doivent guider notre vie, car avec un cœur muselé, quelle vie vaut la peine d’être vécue ? Aucune, à mon idée.

Ce n’a pas été une lecture facile, il a touché bien trop profondément certains points sensibles chez moi, mais le récit viscéral et à fleur de peau m’a fait partir loin en ces temps de confinement. Et je ne vous parlerai pas de la fin, sauf pour vous dire qu’elle est magnifique dans sa simplicité.

Et en plus, il semblerait ce que soit tiré d’une histoire vraie.

 

 

L’année et la décennie viennent de commencer, mais je tiens déjà l’un de mes livres favoris, dont la lecture aura été, je pense, aussi marquante que celle de Femmes qui courent avec les loups en son temps. D’ailleurs, la thématique profonde est similaire.

D’ailleurs, rien que d’écrire sur ce livre et d’y repenser, les larmes remontent, et pourtant, j’ai un cœur de pierre.

Les gens disaient  brigand, démon. Personne ne se souviendrait de lui comme d’un être humain faisait partie du monde, avec un cœurq qui battait. Un ami.

Et sinon, ça m’a donné envie de reprendre Outlander (la série), et bien, c’est moins bien quand même.

Amour monstre – Katherine Dunn

Geek love

Editions : Gallmeister

ISBN : 9782351786383

494 pages

La joyeuse famille Binewski est tout sauf banale. Ivres d’amour et nourrissant de grands projets pour leur spectacle itinérant, Al et Lil décident d’engendrer à coup d’amphétamines et de radiations la plus belle brochette de phénomènes de foire au monde. Et les résultats sont impressionnants ! Pour autant, cette famille d’enfants montres est habitée de passions bien humaines… Un roman culte finaliste du National Book Award et best-seller aux Etats-Unis depuis vingt-cinq ans.

Voici un livre dont j’ignorais l’existence jusqu’à ce que je passe devant lui à la médiathèque, il était mis en avant, et je me disais que 3 livres d’une moyenne de 350 pages en un mois, c’était juste et que je risquais de m’ennuyer ferme (… bien évidemment, j’ai dû prolonger mes emprunts…)

Amour monstre est un livre atypique, non par sa forme, mais par le traitement de son sujet. Sa forme est assez classique, sa narration se situe à deux époques différentes, à travers les yeux du même narrateur : Olympia, naine bossue, chauve et albinos, oui, rien que ça. Ses souvenirs d’enfance au sein de la foire ambulante de ses parents, et son présent, ou l’enfant moyen, sans rien d’extraordinaire, devenu adulte prend soin des membres de sa famille tout en restant dans l’ombre.

Étrange et fascinant seront les mots les plus adaptés à ce livre. Étrange, de part son univers : une foire ambulante de monstres, qui sillonne les États-Unis et fonctionne en vase clos, avec des relations étroites et malsaines, et fascinant, car les personnages, loin de la représentation habituelle des freaks, victimaire et torturée (Joseph Merrick en étant l’exemple le plus connu), sont des marginaux assumés, qui transforment leurs malformations en outil de fascination des masses, fascination qui n’est pas celle à laquelle on pourrait s’attendre : morbide et malsaine. Elle est de celles qui portent aux nues, qui renvoient au divin. Pour le meilleur et pour le pire.

They thought to use and shame me but I win out by nature, because a true freak cannot be made. A true freak must be born.

Amour monstre remet également en perspective la norme : n’est-elle pas, au fond, un reflet de nous même et de nos attentes ? Au fil du récit, notre norme est remise en question.

Entre la famille Adams et Freaks, Amour monstre mérite amplement son statut de roman culte à mes yeux.

L’épouse de bois – Terri Windling

Editions : Les Moutons électriques

ISBN : 9782915793789

320 pages

Traducteur : Stéphan Lambadaris

Maggie Black est écrivain, auteur d’études sur des poètes. Elle apprend qu’un de ses plus anciens correspondants, David Cooper, vient de mourir en lui laissant tous ses biens en héritage. Maggie décide d’aller s’installer dans l’ancienne maison de Cooper, pour enfin s’atteler à la rédaction d’une biographie du grand écrivain. Mais elle n’avait pas prévu que Cooper habitait en plein désert, dans les montagnes de l’Arizona (près de Tucson). Là, la vie n’a pas le même rythme qu’ailleurs. Les choses sont plus pures, les formes plus essentielles, les mystères plus profonds…

Pourquoi Cooper est-il mort noyé dans un lit de rivière asséché ? Pourquoi des coyotes rôdent-ils autour de sa maison ? Qui est l’étrange fille-lapin qui s’abrite sous les grands cactus ? La magie de ces collines désertiques est puissante, Maggie Black devra prendre garde à ne pas y perdre la raison — ou la vie.

Si j’ai emprunté ce livre, c’est à cause de sa couverture qui m’a immédiatement séduite quand je l’ai vue sur je ne sais plus quel site. Il était disponible en médiathèque, j’y suis allée le jour même, sans trop savoir de quoi il retournait. Comme quoi, il est important d’avoir de jolies couvertures (hint hint aux éditeurs français).

Mais est-ce que le contenu est à la hauteur de cette couverture ?

Il me faut avouer que j’ai été conquise, même si le livre ne nous emmène pas dans un paysage feuillu, mais dans un désert aride, près de la frontière mexicaine. Ce roman e été écrit dans les années 90, et sème quelques indices, comme un groupe de musique évoqué particulièrement souvent et qui existe bel et bien (même si le membre omniprésent n’existe pas), les ateliers d’artistes dans des entrepôts avant que ne survienne la mode des lofts industriels, mais en même temps, semble intemporel, tant l’intrigue principale se situe loin de tout géographiquement mais aussi au niveau de son originalité et de sa bizarrerie.

La magie de ce livre se situe non seulement dans son intrigue : le désert est peuplé de créatures étranges et d’animaux qui ne sont pas uniquement ce que l’on peut voir, mais aussi dans la poésie de son écriture et, ici, de sa traduction. Un roman dont les protagonistes sont des poètes serait baclé si son écriture était trop commune, ici, ce n’est pas le cas. On se retrouve plongé dans ce désert, on entend les cris des coyotes et on ressent la folie qui menace les personnages grâce à la puissance d’évocation des mots choisis.

Entre fantastique et fantasy urbaine (ou plutôt désertique ?), L’épouse de bois est un livre qui ne se décrit que difficilement, son auteur est peu prolifique, mais il s’agit là véritablement d’un livre que je ne saurais que trop vous conseiller. C’est une lecture qui continue de me suivre encore quelques semaines après avoir refermé le livre.

Une histoire de l’allaitement – Didier Lett et Marie-France Morel

Editions : Editions de la Martinière

ISBN : 978-2732433820

160 pages

Une femme allaite son enfant… ce geste si simple, si universel, a suscité d’innombrables représentations picturales. Du culte d’Isis aux allégories nourricières, des Vierges à l’enfant aux mères montrées dans leur vie quotidienne, cette scène chargée d’émotion traverse toute l’histoire de l’art. Mais l’allaitement eut aussi une histoire contrastée, révélatrice de l’évolution de la place des bébés dans notre société. En retraçant la vie des mères et des nourrices d’autrefois, et en éclairant la signification des images sacrées, profanes et populaires de l’allaitement, cet essai magnifiquement illustré apporte une contribution particulièrement originale à l’histoire de la maternité.

Musée de Melun: La Charité romaine / Jules Lefebvre (1836-1911)

A une époque où les mères sont culpabilisées, et ce peu importe leur choix, Une Histoire de l’Allaitement retrace et analyse le regard porté sur ce geste ancestral, depuis les déesses nourricières à la propagande du biberon, en passant par les Vierges à l’enfant – ou Maria Lactans – et les représentations de la Charité Romaine. Une Histoire de l’allaitement nous parle de comment le corps des femmes a été représenté puis contrôlé, et comment l’opposition de la Nature à la Culture a coupé plusieurs générations de femmes de ce geste naturel si bien qu’aujourd’hui, les mères allaitantes doivent réapprendre, faute de modèle. Il mentionne les mythes sur le lait qui risquerait de devenir mauvais si la femme ne correspond pas à l’image de la femme convenable, et les fantasmes de l’Homme, qui serait jaloux de la fonction reproductrice et nourricière de la Femme porteuse de vie.

Isis allaitant Horus, Basse Époque (715 – 330 avant J.-C.), Antiquités égyptienne / Musées de Strasbourg / M. Bertola

Une Histoire de l’allaitement mentionne également la genèse des biberons, outils censés nous éloigner de l’animalité, la place de l’enfant, qui doit être dressé et régulé et ainsi préparé au monde du travail dès ses premiers jours de vie et nous rappelle que ce geste naturel et anodin est devenu politique, vecteur non seulement de domination masculine, mais aussi de domination de classe via les nourrices : issues de milieux pauvres, elles délaissaient leurs propres enfants pour nourrir la progéniture de citadins plus ou moins aisés. Souvent pour revenir au pays après le décès de leurs propres enfants, morts de malnutrition. Et si c’était les enfants citadins qui venaient à la campagne, la nourrice était scrutée par le curé du village qui se portait garant de sa vertu. Mais non de son hygiène.
Entre mythes sur le corps de la femme et réalités de l’hygiène des siècles passés, ce livre est édifiant sur la place de la femme et de l’enfant au sein de la société.

Un peu difficile à trouver (très cher en occasion), je l’ai trouvé à la médiathèque. C’est un sujet qui me fascine depuis quelques temps – bon, en gros, depuis que je suis mère – et il permet de voir que les mythes que les générations au dessus de nous peuvent nous dire sont culturels, liés à de la désinformation vieille de plusieurs siècles.

Les histoires de lait pas assez riche que peut parfois nous sortir le personnel médical (et pas seulement tata Janine qui a eu des enfants dans les années 50), ont été démentis seulement dans les années 80, et pourtant, je les ai encore entendues en 2018.
A mes yeux, c’est une lecture fascinante pour qui s’intéresse à la question du corps féminin et de sa représentation.
Il ne s’agit en aucun cas d’un manuel d’allaitement, aucun conseil ou jugement vous sera délivré.
Le seul point négatif que j’ai à soulever est que ce livre est malheureusement très centré sur notre monde occidental, voire même très franco-français, alors que sa couverture pouvait faire espérer une plus grande couverture géographique du sujet.

Si jamais le livre est introuvable, je vous renvoie vers les liens suivants :

Et si vous voulez voir l’entendue des ravages de la désinformation et de l’infantilisation de la mère allaitante, je vous renvoie vers la page Facebook : Paye ton allaitement.

Quelques statistiques :

  • Nourrissons allaités à la naissance en 2013 : 66 %
  • Nourrissons allaités à 11 semaines : 40 %
  • Nourrissons allaités à 6 mois : 18 %

The Good the Bad the Furry – Tom Cox

Life with the World’s Most Melancholy Cat and Other Whiskery Friends

Editions : Sphere
ISBN : 9780751552393
272 pages

Le bon, la brute et le toudou (o_O)

Meet THE BEAR – a cat who carries the weight of the world on his furry shoulders, and whose wise, owl-like eyes seem to ask, Can you tell me why I am a cat, please?

Like many intellectuals, The Bear would prefer a life of quiet solitude with plenty of time to gaze forlornly into space and contemplate society’s ills. Unfortunately he is destined to spend his days surrounded by felines of a significantly lower IQ…

RALPH: handsome, self-satisfied tabby, terrified of the clothes horse.

SHIPLEY: mouthy hooligan and champion mouser, rendered insensible by being turned upside-down.

ROSCOE: fiercely independent kitten, tormented by her doppelganger in the mirror.

And then there’s Tom, writing with his usual wit and charm about the unexpected adventures that go hand in hand with a life at the beck and call of four cats … or three cats and a sensitive poet who just happens to be a foot high and covered in fur.

Internet, c’est pour les chats, c’est bien connu. Les réseaux sociaux en sont plein. C’est en tombant sur le profil des chats The Bear, Shipley et Ralph sur Twitter que j’ai découvert Tom Cox, un journaliste/écrivain qui parle de musique et de chats. Suivre leurs profils puis le blog de Tom Cox m’a donné envie de découvrir ses romans. C’est donc avec grand bonheur que j’ai trouvé The Good, the Bad The Furry sous le sapin. Je l’ai lu en deux jours et ça, ça ne m’était plus arrivé depuis un an et demi au moins, et ça n’est plus arrivé depuis alors que nous sommes en mars.

Alors pourquoi ce livre ? Ovni littéraire, ce n’est ni un roman, ni vraiment une autobiographie, ni un essai. Je ne saurais trop le qualifier. A première vue, ce livre parle de chats (sans déconner ?), mais il est bien plus profond que ca, il parle de la difficulté à se retrouver seul, fraîchement divorcé, travaillant dans un corps de métier sur le déclin, en pleine campagne anglaise humide dans une maison qui fuit, avec un père qui parle comme la Mort de Pratchett (COMME CA). L’auteur nous parle de son ressenti de campagnard qui retourne à la terre après des errances à la ville, de classic rock (il anime d’ailleurs une émission de radio sur le sujet) et de vinyles.

De base, je n’aime pas les livres sur les animaux : L’incroyable Voyage est un traumatisme, et mon envie de lire Watership Down oscille entre « jamais, ca va me donner envie de me pendre » et « Il parait que c’est trop bien et puis les lapins, c’est mignon » (et il vient d’être réédité, ne me tentez pas !). Mais voilà, souvent, quand ça parle d’animaux, c’est triste. Mais ici, malgré la tristesse inhérente à la longévité de nos animaux, on rit, notamment grâce aux parents de Tom Cox, bien malgré eux.
De plus, l’auteur partage, son plus de son amour pour les chats, son amour pour le classic rock (il anime d’ailleurs une émission de radio à ce sujet) et les vinyles.
Au fond, The Good the Bad The Furry reflète bien ce que c’est que de vivre dans la cambrousse, avec des animaux (domestiques ou non) : c’est souvent drôle, c’est parfois triste, mais au final, même si on sait toujours comment finira notre histoire avec notre animal, on sait qu’on ne la regrettera jamais.

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Amateurs de chats et de musique des années 70, vous y trouverez votre compte.
Il parait aussi que ce livre a été traduit. Le titre est douteux, mais si vous ne lisez pas l’anglais couramment, le problème de la langue ne se pose plus.

 

Les Groseilles de Novembre – Andrus Kivirähk

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Chronique de quelques dérèglements dans la contrée des kratts

Editions : Le Tripode
ISBN : 9782370550316
266 pages

Traducteur : Antoine Chalvin

Le destin d’un homme n’est pas facile. On vit, on meurt, puis on se change en démon.

Lire Andrus Kivirähk, c’est à chaque fois se donner la certitude que l’on va entrer de la façon la plus naturelle dans un monde proprement extraordinaire. L’Homme qui savait la langue des serpents (Le Tripode, 2013 – Grand Prix de l’Imaginaire 2014) nous avait habitués à l’idée d’une époque où il était encore possible d’épouser des ours, d’avoir pour meilleur ami une vipère royale ou encore de voler dans les airs à l’aide d’ossements humains. Les Groseilles de novembre démontre un peu plus les talents de conteur de l’écrivain. Nous voici cette fois-ci immergés dans la vie quotidienne d’un village où tout pourrait sembler normal et où, très vite, plus rien ne l’est. Les seigneurs sont dupés par leurs serfs, des démons maraudent, des vaches magiques paissent sur les rivages, les morts reviennent, le diable tient ses comptes, une sorcière prépare ses filtres dans la forêt et, quotidiennement, les jeux de l’amour et du désir tirent les ficelles. A la fois drôle et cruel, le texte relève autant de la farce que de la chronique fantastique. Les Groseilles de novembre est considéré en Estonie comme le meilleur roman d’Andrus Kivirähk.

Ce livre m’a tapé dans l’oeil en premier lieu à cause de sa couverture. Mis en avant au rayon SFFF d’une librairie, elle détonait parmis les couvertures arborants des héros musclés, des paysages sombres, des loup-garous poilus ou des femmes armées jusqu’aux dents. En effet, c’est quoi ce machin avec des bras en balai et cet air bête ? Et cette couverture, façon torchis ? Le libraire s’est trompé de rayon ? Oui et non. Les Groseilles de Novembre entrent bien dans la catégorie fantastique, on y trouve des créatures étranges dans les bois, des démons qui déambulent plus ou moins librement dans les fermes, de la magie, etc. Mais par contre, point de quête, point de héros, ici, tous les personnages sont des têtes à kratt (claques/kratt, krkrkr, pardon).

Ce roman, présenté comme la chronique d’un village estonien au mois de juillet novembre comme l’indique le titre – chaque chapitre est dédié à un jour -, nous fait faire la connaissance d’estoniens superstitieux (quoique), avares, voleurs, stupides pour la plupart et malhonnêtes.

Superstition : Forme élémentaire et particulière des sentiments religieux consistant dans la croyance à des présages tirés d’événements matériels fortuits (salière renversée, nombre treize, etc.).
http://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/superstition/75497#jYDoYXvjdHhqhBy3.99

Mais il parle aussi d’amour courtois, de pactes avec le Diable (rien à voir avec Faust), de vaches marines, d’épidémies courantes en ces temps là et nous fait découvrir le passé de ce pays méconnu, sous un angle mordant et critique.

Dans Les Groseilles de Novembre, les jours (et les chapitres) se suivent, mais en se ressemblent pas. On a l’impression de voir de saynètes burlesques se succéder, sans pour autant que l’ensemble ne paraisse incohérent. Après tout, c’est tout un village que l’on suit au jour le jour. Le seul fil conducteur du roman, c’est le comportement exécrable des habitants et leur volonté de flouer le diable afin de s’enrichir. Ainsi que la météo, c’est pas comme ça que les touristes auront envie de venir à cette période de l’année. Malgré tout, le roman et l’univers loufoque de ces Groseilles est fort plaisant.

On retrouve chez Kivirähk des similitudes avec son voisin Paasilinna, au niveau du ton employé, mais j’y ai aussi vu des similitudes avec un livre que, contrairement à ces Groseilles, je n’ai pas pu terminer : La Triste Histoire des Frères Grossbart, à cause du caractère des personnages, des scènes parfois cruelles et crues. Le contexte historique ne doit pas y être étranger non plus.

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En bref, une petite perle d’humour noir et de cynisme.

C’est le premier livre de Kivirähk que j’ai l’occasion de lire, mais ce ne sera certainement pas le dernier. Prochaine étape : L’homme qui savait la langue des serpents.

Stand-up ! – Anthony McCarten

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Anthony McCarten
Editions : Piranha
ISBN : 9782371190276
249 pages

Traducteur : David Tuaillon

Stand-up!

Azime, jeune femme timide d’origine kurde, a grandi dans une banlieue de Londres, déchirée entre l’Orient et l’Occident, l’islam et la laïcité, le foulard et les petits hauts sexy. Et maintenant que des bombes explosent dans les rues et le métro, être Azime devient plus compliqué encore. Comment vivre dans deux mondes si différents, qui tous deux dictent qui on doit être et ce qu’on doit faire ?
Lorsqu’une de ses camarades kurdes est retrouvée morte à cause d’un choix amoureux que réprouve sa famille, Azime décide de réagir : la meilleure façon d’échapper à un destin aussi tragique ne serait-elle pas d’en rire ? Elle se lance un défi qui paraît impossible : mettre un niqab, monter sur scène et devenir la première humoriste de stand-up musulmane du monde !

Incroyable, encore un livre de la rentrée littéraire de 2015 ! Un jour, je finirai par parler du Goncourt. Voici bien une lecture dans l’air du temps, quand Elisabeth Badinter appelle à boycotter les marques proposant de la mode « modeste », les marques qui décident que les femmes musulmanes sont des consommatrices et cibles marketing au même titre que les femmes non voilées, ce livre donne la parole à Azime, jeune kurde, qui décide de porter le niqab sur scène.

Azime vit avec ses parents, son frère et sa soeur dans une petite maison au nord de Londres, dans un quartier uniquement peuplé de kurdes, et que les médias appelleraient en ce moment une « zone de non droit ». Deux policiers pour une centaine de petites frappes en moyenne, un crime d’honneur dont la police se moque, des amies mariées à des hommes violents à peine arrivées à la majorité, et une mère qui court les agences matrimoniales pour caser sa fille qui a le malheur de trop penser par elle-même sont le quotidien de cette jeune femme qui a refusé de porter le voile et qui travaille bénévolement dans le magasin de meubles de son père. Elle cherche le réconfort auprès d’un ami kurde également, esprit libre à la syntaxe tout aussi libérée des conventions que lui-même, qui va lui permettre de commencer le stand-up.

On pourra d’ailleurs noter que le titre présente non seulement l’activité d’Azime,  mais aussi sa conviction profonde de se lever pour faire entendre ce qu’elle à dire. Ce qui semble très mal vu au sein de sa communauté et de sa famille.

Si les coutumes kurdes me sont totalement étrangères et que je ne saurait dire si celles-ci sont représentées de manière correcte (n’oublions pas que l’auteur est un homme blanc a priori étranger à ces questions de niqab ou de jupe trop courte/trop longue), les problématiques féministes sonnent juste : entre Dondu, féministe en herbe qui se plie aux traditions pour ne pas déplaire à sa famille (combien d’entre nous s’épilent alors que ça nous gonfle, juste pour ne pas être regardées de travers en été ?), Azime qui tente d’échapper au mariage, supposé être la seule voie possible pour une femme (avec la maternité, bien évidemment, un enfant hors mariage ? Putain de Babylone !), et le problème rencontré par les femmes qui osent dire ce qu’elles pensent et ce peut importe leur religion ou leur couleur de peau.

Si Azime est l’humoriste dont le monde a besoin au moment où il en a besoin, Stand-up ! est le livre dont on a besoin en ces temps perturbés.

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 Si seulement sa fille pouvait apprendre à fermer sa bouche, à écouter plus, à se comporter avec plus de modestie et d’humilité, à être loyalement au service des autres, libérée de cette ravageuse pression occidentale qui pousse à avoir une vie plus grande que son destin.

Alors ces longs siècles, avec tout ce qu’il avaient apportés, n’avaient vraiment pas servis à grand chose, si ne pas plier aux croyances de quelqu’un d’autre valait toujours la même peine capitale.

Blasmusikpop – Comment un ver solitaire changea le monde – Vea Kaiser

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Vea Kaiser
Editions : Presses de la Cité
ISBN : 978-2-258-11337-4
519 pages

Traducteur : Corinna Gepner
Blasmusikpop oder Wie die Wissenschaft in die Berge kam

Johannes se destinait à autre chose qu’à cette vie fruste dans le village de ses ancêtres. Son grand-père, Johannes premier du nom, avait lui-même quitté Saint-Peter-sur-Anger pour aller étudier en ville – et observer le développement des vers solitaires ! –, avant de revenir et de s’établir comme médecin. C’est ce dernier qui a communiqué à son petit-fils son goût du savoir et sa passion pour Hérodote, qui font de lui aussi un original dans ce microcosme alpin où se cultiver est considéré comme hautement suspect. Ainsi, lorsque le jeune homme échoue au baccalauréat, quel drame ! Le voici condamné à rester parmi les « barbares ». Et il ne tarde pas à se faire embrigader dans l’un des événements majeurs de la localité : la venue d’un grand club de football hambourgeois…

Des dialogues savoureux, une langue inventive, tantôt désuète, tantôt moderne, des personnages hauts en couleur, un luxe de détails, de l’esprit, beaucoup d’esprit. Avec son premier roman, très remarqué au moment de sa parution, Vea Kaiser s’en est donné à cœur joie.

Mes chers téléspectateurs !

C’est une grande première ! Plusieurs premières mêmes :

  • c’est le dernier livre entré dans ma PaL, il a moins de deux semaines. D’habitude, il faut des mois, voire des années à un livre avant d’être lu (le temps qu’ils mûrissent, tout ça, je voudrais pas lire un livre encore vert…)
  • c’est un livre autrichien, mais lu en français, ce qui arrive, mais pas souvent. D’habitude, j’essaie de lire en V.O. si je la maîtrise. Sauf que là, c’était un cadeau, et que pour trouver des livres en allemand, faut aller à Kehl.
  • ce n’est pas un roman de l’imaginaire. C’est un roman. Mais qui se passe dans la vraie vie, dans le vrai monde (quoique…)
  • et surtout… c’est un livre sorti lors de cette rentrée littéraire 2015. Oui, nous sommes en octobre. Et oui, je l’ai déjà lu.

Il s’agit de Blasmusikpop, roman autrichien qui se présente sous la forme d’une chronique sur une famille et le village dans lequel elle vit depuis des générations. Tout commence dans les années 50, un habitant de St-Peter-sur-Anger, village fictif des Alpes autrichiennes attrape un ver solitaire. Fasciné par ce qui se passe en lui, il décide de devenir médecin. Pour cela, il doit quitter ses montagnes natales. Lorsqu’il revient au bout de 7 ans, rien n’a changé au village à part lui-même.

Nous suivons ensuite la vie de ses descendants, jusqu’en 2010. Son petit-fils a suivi les traces intellectuelles de son grand-père, St-Peter-sur-Anger lui semble trop petit et l’état d’esprit qui y règne bien trop étriqué. Sauf qu’il échoue à obtenir le bac qui lui aurait permis d’aller à la grande ville, de faire des études, et de devenir un grand chercheur. Condamné à rester au moins un été parmi les barbares, comme il appelle ses concitoyens, il décide de les étudier tel Hérodote, son grand héros, mais rien ne se passe comme prévu, les barbares ne sont peut-être pas tous aussi barbares qu’il le pensait, le regard qu’il porte sur eux change, et le regard qu’ils portent sur lui également.

Mais ! Non ! Revenez !

J’ai beaucoup aimé ce livre, qui m’a beaucoup parlé et m’a évoqué par certains aspects mon petit coin de Moselle natal. La campagne profonde, le parler local qui écorche le bon français, les chanteurs allemands de schlager (oui, bon, hein, la frontière est a moins de vingt km, on échappe pas à son voisin), la neige, les bus scolaires qui affrontent des centimètres de neige en hiver, les passe-temps adolescents douteux (qui n’a jamais vu d’attroupement d’ados avec des scooters pétaradants sur la place centrale d’un village perdu pendant les vacances scolaires ?), tout ça m’a rappelé ma propre jeunesse dans une campagne reculée, éloignée de plus d’une demie heure de voiture de toute ville de plus de 10 000 habitants.

Cette réécriture du rat des villes et du rat des champs a ce charme alpin rappelant les refuges perchés dans la montagne qui sentent bon la bière, la charcuterie, la culotte de peau et le bois.

Certaines chroniques que j’ai lues disaient que ce livre n’avait pas été apprécié parce que les vers et le foot ne faisaient pas partie des centres d’intérêt du lecteur. Ils ne font pas partie des miens non plus. D’ailleurs, le ver solitaire n’est qu’un prétexte. En aucun cas vous ne lirez un documentaire sur le ver solitaire (heureusement, d’ailleurs), ni une chronique détaillée du foot, qui ne sert également que de prétexte. Par contre, ce qui peut rebuter, ce sont toutes ces allusions à la culture populaire germanique et à la vie à la campagne la plus reculée : le Musikantenstadl (tant que vous n’avez pas vu le Special Nouvel An, vous n’avez pas souffert des oreilles), les traditions populaires campagnardes – passez en juin devant une auberge de petite ville allemande et admirez l’arbre défraichi orné de rubans qui pendouille horizontalement sur la façade… -, Andy Borg, sorte de Pascal Sevran en culotte de peau… Si vous n’avez pas d’atomes crochus avec nos voisins d’outre-Rhin, là, éventuellement, oui, passez votre chemin. Ce qui peut rebuter également, c’est la chronique ethnologique sur les barbares un chapitre sur deux, qui va des origines de l’humanité à maintenant.

Quand à la traduction, la chose n’a pas dû être aisée : retranscrire un patois autrichien vers un patois français n’est pas facile, donc bravo mais « Heureux comme Dieu en France », c’est une expression idiomatique allemande et ne se traduit pas littéralement, gngngngngngn, faut pas faire comme dans les vieux King

Donnez une chance à Blasmusikpop, ça ne parle pas (trop) de vers solitaires, ni de foot, promis ! Par contre, ça parle beaucoup d’Hérodote, et ça, aucune chronique n’en parle (la mienne non plus, au fond).

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(Il y a trop de parenthèses dans cet article.)