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The Sleeper and the Spindle – Neil Gaiman

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Neil Gaiman
Editions : Bloomsbury
ISBN : 978-1-4088-5964-3
69 pages

Illustrateur : Chris Ridell

La Belle et le Fuseau

She was one of those forest witches, driven to the margins a thousand years ago, and a bad lot.
She cursed the babe at birth, such that when the girl was eighteen she would prick her finger and sleep forever.

La Belle et le Fuseau : ce titre français va évidemment vous évoquer un conte bien connu, qu’il s’agisse de la version de Grimm ou de celle de Perrault. Les contes m’ont toujours fascinée, et j’ai ingurgité un nombre incalculable de séries et de films qui les réécrivaient pendant mon adolescence et mes premières années de fac. Mon intérêt a faibli peu avant le début de Once Upon a Time, c’est bien ballot. Mais vous vous souvenez de cette version horrifique de Blanche-Neige, avec Sigourney Weaver ? Ou avez-vous lu les mangas Ludwig Révolution ? Bon, ça, c’était avant que je ne décroche. Puis est venu Neil Gaiman.

The Sleeper and the Spindle nous propose donc une relecture du conte de la Belle au Bois Dormant. Sauf qu’ici, point de prince charmant. Non, ici,  c’est une Reine qui décide, accompagnée de sept nains (ahem), de libérer cette beauté endormie avant de se marier.
Le récit est ponctué de dessins de Chris Riddell, dont le style se rapproche des gravures de Doré (#petitstraits, cf. Boulet et Walter Moers). Le tout forme un objet livre très beau – je ne vous ai pas parlé de sa couverture ! – avec une couverture papier calque couverte de dessins de ronces, qui laisse apparaître par transparence la belle endormie.
La Reine est une reine guerrière, la belle et la sorcière ne sont pas ce que l’on croit de prime abord.
The Sleeper and the Spindle est une réécriture sombre, intelligente et dans l’air du temps.

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Une lecture courte et un bel objet, loin des contes pour enfants, à lire pour tout amateur de contes et de Neil Gaiman.

 

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Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein – Théodore Roszak

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Théodore Roszak
Editions : Le Cherche-Midi
ISBN : 978-2-7491-0491-1
548 pages

Traducteur : Edith Ochs

 

Après La Conspiration des ténèbres, Les Mémoires d’Elizabeth Frankenstein, roman gothique et féministe, d’une intelligence diabolique, est le nouveau chef-d’œuvre de Theodore Roszak.

Recueillie par la baronne Frankenstein, la jeune Elizabeth est introduite dans le monde secret des sorcières et initiée à l’alchimie, aux lois de la nature et à celles du corps humain. De son côté, Victor, fils légitime de la baronne, tournant le dos à cet univers féminin respectueux de la « loi naturelle », est pris du vertige de la science. Il prétend pouvoir créer une vie meilleure, une vie qui ne serait pas née du ventre de la femme mais de la science, nouveau maître du monde.
Alors que Victor s’égare dans sa quête et crée un monstre, Elizabeth essaie de trouver sa place en pleine révolution scientifique… voire scientiste. Peu à peu, leur univers se délite jusqu’à leur tragique nuit de noces.

Theodore Roszak nous entraîne dans une folle aventure romanesque, riche en péripéties, mettant en scène une héroïne forte et complexe dans un monde dominé par la raison et l’intellect masculins. Cet émouvant portrait est à la fois un hommage à la féminité, un roman historique haletant et une réflexion passionnée et passionnante sur la science et ses dérives.

En lisant cette quatrième de couverture, vous aurez sans doute deviné pourquoi j’ai emprunté ce livre, autre que sa couverture qui m’a tapé à l’œil (et les coins de livre dans l’œil, c’est douloureux), c’est le terme « féministe ». Une réécriture d’un roman qui a forgé l’inconscient collectif, du point de vue d’un personnage secondaire, ça ne pouvait qu’être intéressant, non ? C’est donc cet aspect, mis volontairement en avant sur l’édition française (peut-être qu’en V.O., ce n’était pas le cas, je n’en ai pas vu mention sur Goodreads en tout cas), qui a orienté ma lecture, et qui orientera mon avis, en plus de la réécriture du « mythe », que j’ai relu spécialement pour l’occasion.

Ceci n'est pas un GIF, n'attendez pas que ça clignote.

Ceci n’est pas un GIF, n’attendez pas que ça clignote.

La réécriture d’un monument de la littérature

Ce roman se présente sous la forme d’une étude, faite par le même narrateur que Frankenstein. Après la mort de Victor, celui qui a recueilli ses confessions décide de faire des recherches afin de vérifier la véracité de ses dires, et retrouve le journal d’Elizabeth. Le livre reprend l’intégralité de ce qui a pu être sauvé de ce journal, entrecoupé par les notes de l’éditeur, afin d’étayer certains propos et de compléter certaines informations qui pourraient manquer, le journal étant destiné à Victor et retraçant tout leur apprentissage ensemble.

Si, lors de ma relecture de l’original, la chronologie et le temps écoulé m’ont semblé plus confus, ici, l’intrigue m’a parue bien plus claire d’un point de vue temps. Les années écoulées étaient nommées clairement et explicitées également par l’éditeur, qui a pu recueillir les deux témoignages. Aussi, certains faits restés nébuleux dans l’œuvre de Shelley étaient bien plus explicites ici, comme, par exemple, la création d’une compagne pour la créature. Créature qui va à la rencontre d’Elizabeth, afin de lui parler, et aussi de lui révéler sa vraie nature.

Roszak brode par ailleurs sur le rôle tenu par la mère de Victor dans l’éducation scientifique de celui-ci. Ici, c’est elle qui oriente les lectures de Victor vers des auteurs désuets, c’est elle qui décide, dès qu’elle pose les yeux sur Elizabeth, qu’elle sera la compagne de Victor et c’est elle qui les oriente vers les pratiques occultes et l’alchimie. Elle organise des réceptions et est très proche (ahem…) des épouses des invités, peint, à été l’élève d’une matrone qui a parcouru le monde et participe à des sabbats étranges auxquels elle invite Elizabeth, afin de la préparer au « mariage chimique » avec Victor.

Le rôle de la mère est décuplé, alors que des personnages et évènements clefs du Frankenstein de Shelley passent tout simplement à la trappe : Victor et Elizabeth n’ont pas de petit frère et Justine disparait tout bonnement de la circulation. On pourrait donc presque prétendre qu’il ne s’agit pas de la même histoire.

Quand à Victor, qui apparait chez Shelley comme quelqu’un de chouinard (non, je n’ai pas peur des mots) et de sensible, est représenté ici comme un connard (pas peur des mots, bis) arrogant et insensible au monde qui l’entoure.

Féministe ? Vraiment ?

Certes, on pourra se demander si faire une réécriture féministe d’un roman rédigé par la fille de la première féministe au monde (Mary Wollstoneraft et son Vindication of the Rights of Women) était réellement nécessaire et pertinent, mais ne faisons pas un procès d’intention à Théodore, pardonnez-lui car il ne sait pas de quoi il parle.

Nous avons donc affaire à un féminisme en partiiculier : le féminisme essentialiste, ou différentialisme, ce qui pose un problème au vu de la revendication en quatrième de couverture – je vous invite à lire l’article sur le blog du Plafond de Verre – ici, pas d’égalité, mais une complémentarité qui amène les deux sexes à s’opposer totalement. D’un côté, la mère, Elizabeth et les femmes du village (et Rousseau), sont représentées comme des êtres de magie, proches de la Nature et de la Vie, avec une imagination forte et promptes aux réactions irrationnelles, et de l’autre, Victor, son père, Saussure et autres scientifiques de l’époque, rationnels et voulant transcender la chair grâce à la Science et la Culture malgré leur inhérente pulsion de mort.

Si certaines pistes effectivement féministes sont évoquées, d’autres sont horripilantes par leur naïveté et par les clichés sexistes qu’ils révèlent, ce qui est un comble pour un livre estampillé féministe. Parmi les bons points, on pourra évoquer les matrones et femmes injustement accusées de sorcellerie à l’époque parce qu’elles ne se conformaient pas à la norme en vigueur, la critique du mansplaining de Victor par Elizabeth, ainsi que la critique des normes de beauté déjà en vigueur à l’époque :

J’ai appris que les femelles sont faites pour être mères. Leurs besoins sont satisfaits de cette façon. (NDLR : par opposition aux besoins des hommes qui sont satisfaits par les rapports fréquents).

– Je me demande d’où tu tiens tout ce savoir sur les besoins des femmes, Victor. Et le baron Swedenborg aussi ? Ou tout autre homme au demeurant ? […]

– C’est universellement connu.

– Ah bon ? Sauf de la moitié de l’espèce humaine.

 

Les hommes qui n’ont jamais vu naître un bébé inventent ces choses et les écrivent dans des livres pour que d’autres hommes les lisent. Et cela devient un « savoir »! Ce sont des hommes comme ça, dans leur orgueil démesuré, qui ont réécrit les livres femmes comme si ceux-ci étaient de leur création.

Tu as un corps de jeune fille encore splendide dans son état naturel, avec une beauté intérieure qui jaillit, aussi fraîche que la source qui coulera en toi jusqu’à la fin de tes jours. Ton regard est trop influencé par les peintures que les hommes font de nous. Ils se plaisent à faire poser les femmes en chair et en os ; mais souvent, ils préfèrent nous donner des corps angéliques de petites filles : lisses et glabres, avec des seins géométriques minuscules qui semblent sculptés dans le marbre. A moins, bien sûr, qu’ils ne nous représentent sous formes de bacchantes.

Les hommes n’arrivent pas à décider s’ils nous veulent voluptueuses ou virginales.

Parmi les points problématiques, on pourra soulever les rites païens auxquels s’adonnent les femmes, qui, malgré le message d’acceptation du corps féminin dans tous les stades de sa vie – Elizabeth y est accueillie pour fêter sa ménarche -, de l’enfance à la vieillesse avancée, sont l’image même d’un regard hétéro-centré : les pratiques saphiques y sont courantes, mais seulement parce que les époux sont incapables de remplir leurs devoirs conjugaux.

Plus tard, ces rituels se feront plus intimes, sous prétexte d’initiation et de préparation au « Grand Œuvre » auquel Elizabeth et Victor devront participer. En effet, si les deux adolescents sont attirés l’un par l’autre, ils doivent se découvrir charnellement sous les regards et directives des deux initiatrices que sont leur mère et une aïeule qui préside aux sabbats. Ces directives semblent innocentées par le rapport à la « Nature » qui est évoqué lors de ces rituels, alors que les deux jeunes protagonistes sont clairement manipulés et abusés sexuellement.

D’ailleurs, Elizabeth, à force d’exercices avec Victor, fantasmera sur un viol éventuel, qui arrivera lors d’une pratique « alchimique » qui dégénérera. Ce traumatisme là sera exorcisé par le meurtre d’un violeur anonyme, réel selon Elizabeth, fantasmé pour l’éditeur, car selon lui, une femme, qui plus est de haute naissance, serait incapable de tuer.

Par ailleurs, ces rituels mènent Elizabeth a réclamer quelque chose bien loin des revendications féministes, qu’elles soient actuelles ou formulées par la mère de Shelley : une servitude envers Victor, afin de « veiller à satisfaire son seigneur [sic] ».

Heureusement que ces aberrations idéologiques cessent dans les deux dernières parties du livre, qui se concentre à nouveau sur Victor et sa créature, éléments dont il n’aurait jamais dû s’éloigner au départ pour éviter de patauger ainsi dans une image de la femme bien fantaisiste.

 

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C’est dommage, si « féministe » n’avait pas figuré sur la quatrième de couverture, ma note aurait été meilleure. Donc faites comme si ce mot n’avait jamais été imprimé au dos du livre.

Les Montagnes Hallucinogènes – Arthur C. Clarke

Montagnes hallucinogènes

Arthur C. Clarke
Editions : La Clef d’Argent
Collection : Fhtagn
ISBN : 978-2-908254-62-4
70 pages

At the Mountains of Murkiness
Traducteur : Philippe Gindre

 

Une expédition scientifique découvre sur le continent antarctique les ruines cyclopéennes d’une cité antédiluvienne, vestige d’une civilisation préhumaine disparue. Disparue? Rien n’est moins sûr. Au coeur de ce labyrinthe méphitique gisent peut-être d’effroyables entités cosmiques prêtes à resurgir et à engloutir l’humanité sous un flot d’horreurs indicibles…

Cela ne vous rappelle rien?… Les Montagnes hallucinées, bien sûr! Le chef-d’oeuvre de H.P. Lovecraft qu’Arthur C. Clarke parodie avec jubilation et un humour tout britannique alors qu’il n’a que 22 ans. Publié à l’origine en 1940 dans l’un des premiers fanzines de science-fiction, ce prototype absolu du pastiche lovecraftien était demeuré inédit en français.

Mondialement célèbre pour l’adaptation cinématographique que fit Stanley Kubrick de son roman 2001: L’odyssée de l’espace, Arthur C. Clarke est avec Isaac Asimov et Robert A. Heinlein l’une des figures marquantes de la science-fiction.

Les Montagnes Hallucinogènes est le premier livre d’Arthur C. Clarke que je lis, et si il s’est retrouvé entre mes mains, c’est surtout parce qu’il s’agit d’une parodie d’un livre de Lovecraft, auteur qui se prenait quand même très au sérieux.
Ce tout petit livre de 70 pages présente une introduction complète au pourquoi du comment de la genèse de la nouvelle qui y est imprimée, ce qui permet, d’une part, de découvrir la jeunesse de Clarke quand on y connait rien, mais aussi de découvrir l’influence des pulps américains au sein de la communauté amatrice de SF en Angleterre, la nouvelle, ainsi que des notes de fin de livre (vu les dimensions, les mettre en bas de page aurait été difficile.) très complètes, qui permettent de saisir les subtilités humoristiques, certains éléments de contexte tels que des allusions à d’éminents personnages de l’époque aujourd’hui oubliés, et qui donnent également des clés supplémentaires pour comprendre l’oeuvre originale de Lovecraft, de découvrir son intertextualité (qui m’avait totalement échappée, alors que les oeuvres de Poe auxquelles sont faites allusions, ben, je les ais lues, il y a une dizaine d’années, certes, ceci devant expliquer cela), ainsi que sa rigueur scientifique, assez rare auprès de ses confrères auteurs de pulps.

La nouvelle en elle même reprend les éléments de l’originale, et y ajoute des éléments absurdes, précurseurs de l’humour à la Monty Python, transforme les personnages en héros pathétiques et ridicules et se termine sur une rencontre avec des Grands Anciens très différents de ceux présents dans le panthéon lovecraftien.
A lire pour tout amateur de Lovecraft et d’humour absurde. La lecture des Montagnes Hallucinées auparavant est par ailleurs fortement recommandée.


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Un petit livre méconnu à tort, malheureusement.

L’affaire Jane Eyre – Jasper Fforde

L'Affaire Jane Eyre

L'Affaire Jane Eyre (j'hésitais entre cette couverture et celle du kit de clonage de dodo)

Dans ma liste de livres publiée plus tôt, il manque des classiques. Et c’est impardonnable. J’espère que vous avez lu Jane Eyre ! Non ? Lisez-le et revenez sur ce billet plus tard ! Si oui, eh bien \o/ !

Ca m’arrive de lire des choses que je n’ai pas envie de critiquer, des choses qui ne sont pas criticables, et, pour une de ses choses, il faut avoir lu Jane Eyre. (Vous noterez que j’écris plus sur des livres que sur le but original de ce blog, hein -__-, mais ça marche mieux, faut croire. Mais je n’ai pas oublié le but premier, hein, je vous assure !)

Bref, je voulais vous parler de L’affaire Jane Eyre, de Jasper Fforde. Ca fait un moment que je voulais le faire, mais je n’arrive pas à encenser. Ca me casse mon rythme de rédaction. Et c’est moins marrant à écrire. Mais ce livre est super marrant à lire, hein !

Un monde parallèle géré par une multinationale et où l’on peut entrer dans les livres, où l’on peut cloner un dodo dans sa cuisine, et où des agents spéciaux voyagent dans le temps ou enquêtent sur des livres, voilà le cadre de ce livre. (Quelqu’un a un synonyme de livre ? Oo)

Dronte de Maurice

Pourquoi me suis-je toujours imaginé les dodos couverts de plumes roses ? O_o

Bref, le personnage principal, Thursday Next, vétéran de la guerre de Crimée (oui, elle a duré longtemps dans leur monde) entre dans le roman déjà cité, et en modifie la fin. (Chez eux, il ne finit pas comme chez nous.) Bien sûr, dans le monde des livres, rien n’est simple, et tout est compliqué par la diversité des personnages. Et son forfait devra être jugé et punit selon la Jurisfiction régnant dans cet univers loufoque.

Comment a-t’elle fait pour changer la fin? Comment était leur fin à eux, d’ailleurs? Et quel est le rapport avec les dodos ? Lisez-le ! Et toute la série, puisque vous y êtes ! Le 4ème tome de la série Thursday Next vous offrira d’ailleurs un magnifique mindfuck digne de ce nom. ^^

Et dire que ce livre a failli ne jamais être publié et que depuis Twilight, on nous sort des romans de vampires insipides à la pelle… Tout fout le camp, j’vous le dit !

(En plus, ya moins à dire quand on veut faire lire les gens sans les spoiler, pft.)