L’été indien d’une paire de lunettes – A.E. Van Vogt

L'été indien d'une paire de lunettes - E.A. Van VogtIndian Summer of a Pair of Spectacles

Editions : J’ai lu

ISBN : 978-2277210573

Traduit par France-Marie Watkins

189 pages

En ces temps futurs, les femmes dominent tandis que les hommes obéissent. Les lunettes chimiques qu’il leur faut porter ont fait d’eux des êtres d’une parfaite soumission.
Or,, un matin, le très doux et distingué physicien Peter Grayson s’aperçoit que deux fines fêlures lézardent ses verres teintés de rose…
… et découvre les charmes de l’autorité, de la colère, remportant au passage quelques victoires charnelles oubliées depuis longtemps.
Bref bonheur : devenu homme dangereux, Grayson est convoqué au Q.G. des Utts, les maîtres occultes de l’Univers…

Je ne sais plus trop comment ce livre est arrivé dans ma PàL. J’ai le vague souvenir d’un stand du secours populaire à la gare, il y a 6 ou 7 ans. Je l’ai exhumé fin mai, j’ai lu sa quatrième de couverture, et j’ai légèrement pris peur. M’apprètais-je à lire une ôde misogyne ? Allais-je réussir à lire ce livre sans le déchirer, le brûler ni hurler ?

Alors, oui, et des fois, non.

La Terre est été assujettie aux Utt, espèce extra-terrestre qui, partant du postulat que All Men are Trash (en 1979, les gars !), a décidé de castrer psychiquement tous les hommes pubères. Ce postulat de base, exposé dès les débuts du livre, m’a fait prendre peur, pas parce que je n’adhère pas -je suis féministe, ne l’oublions pas-, mais parce que j’avais peur que ce constat soit démoli, que les femmes en prennent pour leur grade, et que tout le livre ne soit qu’un rêve éveillé pour incels en tout genre.

Spoiler : ce constat n’est jamais remis en cause, le personnage principal, lorsqu’il parvient à sortir de son état de castrat, se rends compte de la modification de ses pulsions et que sa nature profonde est fidèle aux reproches des Utts.

Alors attention, ce livre n’est pas féministe pour autant, il y a bien quelques clichés lourdingues sur les femmes ici et là : nous ne savons pas conduire, et nous sommes frigides une fois mariées, alors qu’avant, célibataires, ohlala, quelles chaudasses nous étions.

Mais ce que je craignais le plus, à savoir, une pluie de male tears et de critiques sur les femmes, ne s’est pas produit. Ce qui s’est produit, c’était une critique de… la Religion, des faiseurs de bien et de Rois autoproclamés.

Parce que les femmes ont tous les droits et tous les pouvoirs, sauf un, celui de se pencher sur les Sciences, ce qui est autorisés aux hommes, qui sont réduits à l’état de toutous myopes. Les critiques du livre que j’ai lues sur Goodreads imputaient cela à un fantasme misogyne de l’auteur. Je ne demande jusqu’où ils sont arrivés dans leur lecture, car la raison devient rapidement transparente et évidente : l’ignorance rend manipulable et les Faiseurs de Bien, même avec les meilleures intentions du monde, peuvent devenir rapidement des tyrans. Car les Utts l’ont bien vu, les hommes sont responsables de beaucoup de choses qui sont allées de travers dans l’histoire de l’Humanité, mais qu’en est-il des femmes ? Feraient-elles mieux ? On ne le saura jamais, car en les gardant dans l’ignorance totale d’évidences scientifiques, ils ont réussi à les maintenir sous leur coupe. Ici, ce ne sont pas les femmes au pouvoir non plus finalement. D’ailleurs, les employés de maison sont… des femmes. On ne renverse pas tout un système en un claquement de doigts.

Alors, est-ce que ce livre est misogyne ? Il contient des clichés de genre bien énervants, mais il a 40 ans ! Parlez-donc à vos pères, oncles, voisins, il y en aura bien qui partageront encore aujourd’hui cette vision des choses, alors à l’époque… Mais il remet aussi les pendules à l’heure en ce qui concerne les pulsions irrépressibles des hommes, il y a 40 ans : certainement peu d’hommes se rendaient compte que les femmes acceptaient certaines choses par peur. Dans L’été indien d’une paie de lunettes, c’est exprimé clairement, sans faux semblants. Il mentionne aussi – rapidement, soit – l’image du vieil homme et de la jeune femme, mettant en avant le contraste entre leurs corps, leurs attentes, et leurs performances.

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En conclusion, ce n’était pas la lecture de l’année, c’était moins pire que ce à quoi je m’attendais d’un point de vue idéologique, et assez intéressant à mettre en parallèle avec les problématiques militantes du XXIème siècle.

En contrepartie, le discours manque cruellement de subtilité et de nuances, et le style, à moins que ce ne soit la traduction ? Est un peu pataud lourdingue. Mais je n’ai jamais lu de SF spécifiquement pour ses qualités stylistiques. Et l’auteur n’est d’ailleurs pas reconnu pour son talent dans ce domaine précis.

Mais aurais-je apprécié différemment ce livre sans le prisme féministe ? Mmmmh.

L’histoire humaine pré-Utt racontait que les hommes avaient profité sans pitié de leur plus grande force physique pour subjuguer et contrôler les femmes. Et c’était à cette menace que les femmes réagissaient.

La Servante Ecarlate – Margaret Atwood

the handmaid's tale

Margaret Atwood
Editions : Vintage Future Classics – Random house
ISBN : 9780099496953
336 pages

La Servante écarlate

The Republic of Gilead offers Offred only one function: to breed . If she deviates, she will, like dissenters, be hanged at the wall or sent out to die slowly of radiation sickness. But even a repressive state cannot obliterate desire – neither Offred’s nor that of the two men on which her future hangs.

 

Dans un futur peut-être proche, dans des lieux qui semblent familiers, l’Ordre a été restauré. L’Etat, avec le soutien de sa milice d’Anges noirs, applique à la lettre les préceptes d’un Evangile revisité. Dans cette société régie par l’oppression, sous couvert de protéger les femmes, la maternité est réservée à la caste des Servantes, tout de rouge vêtues. L’une d’elle raconte son quotidien de douleur, d’angoisse et de soumission. Son seul refuge, ce sont les souvenirs d’une vie révolue, d’un temps où elle était libre, où elle avait encore un nom. Une œuvre d’une grande force, qui se fait tour à tour pamphlet contre les fanatismes, apologie des droits de la femme et éloge du bonheur présent.

Ce roman se trouvait sur ma liste des livres à lire en une vie, alors quand je l’ai trouvé en librairie, je l’ai pris sans hésiter. Par contre, il lui a fallu un peu de temps pour sortir de la PAL, la preuve, la librairie en question a fermé entre temps (ne remuez pas le couteau dans la plaie, je ne m’en remettrai jamais !).

Une dystopie prophétique ?

Paru pour la première fois en 1985, il soulève des problèmes de société qui n’ont pas disparu ces trente dernières années, et est même prophétique par certains aspects. Il soulève en effet des problématiques féministes qui n’ont émergé aux yeux du grand public que ces deux dernières années, telles le harcèlement de rue et le « date rape », et semble annoncer également des évènements qui résonnent étrangement en notre époque pour le moins perturbée : les médecins pratiquant l’IVG sont pendus publiquement, tout comme les membres de religions « ennemies » (prêtres, pasteurs, etc) et les homosexuels, les femmes  fécondes sont voilées intégralement et « louées » aux puissants afin de servir d’incubateur, leurs enfants leur étant retirés à la seconde de leur naissance, les gens sont divisés en castes, et leurs noms leurs sont retirés, la lecture est interdite, etc.

Par ailleurs, on y retrouve un clin d’œil sémantique à d’autres dystopies antérieures, comme par exemple Un Bonheur Insoutenable/This Perfect Day d’Ira Levin : la différence entre « freedom from/libéré de » et « freedom to/libre de » est explicitement soulevée et remise en cause.

Le fil qui se déroule, ou presque

Le point de vue est celui d’Offred, une servante écarlate, de la couleur de son voile qui la cache au yeux des hommes. Le récit se déroule alors qu’elle vient de découvrir une issue éventuelle à son destin d’incubateur. Elle se souvient de sa vie d’avant, de la vie telle que nous la connaissons (les vêtements fluos des années 80 en plus) : les études, les sorties, la vie amoureuse, les séparations, les nouvelles rencontres, etc. Puis, un jour, d’un coup d’un seul, tout bascule, les femmes doivent rester à la maison, les femmes fécondes incuber pour les épouses stériles des puissants, le pays entre dans une guerre de religion contre le voisin, sa fuite vers le Canada échoue, le lavage de cerveau commence.

Un contexte peu explicite

Seulement, le point de vue d’Offred semble étriqué. On ne connais rien des raisons de cette guerre, de cet extrémisme qui semble si soudain. On ignore tout sur ces rayonnements qui semblent tuer à petit feu et sont une condamnation ultime. Le lecteur se retrouve un peu dans la position des générations futures de ce monde là : on ne sait pourquoi c’est comme ça, ça l’a toujours été, les souvenirs d’un monde différents sont loin et semblent bien fantaisistes.

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La Servante Écarlate est un livre malheureusement toujours actuel, qui mérite amplement sa place dans la bibliothèque idéale et aussi plusieurs lectures afin d’être appréhendé correctement et apprécié à sa juste valeur (même si j’ai une version annotée).