Chroniques express #6

Chroniques mi-figue mi-raisin, entre mindfuck et mares de sang.

Heurs et malheurs du sous-majordome Minor – Patrick Dewitt

Plongée dans une atmosphère gothique trompeuse avec un (anti-?) héros naïf et mythomane, j’ai couru plusieurs fois vers des fausses pistes, pensant lire une version loufoque de Dracula, mais non, il ne s’agit absolument pas de ça.

Mais alors, de quoi s’agit-il ? Nous suivons les pérégrinations de Lucy Minor, jeune homme rêveur et, comme déjà mentionné, naïf et ayant légèrement tendance à enjoliver les choses en sa faveur. Il s’ennuie dans son village et parvient à obtenir un emploi de sous-majordome quelque part dans les Alpes. Le domaine où il va travailler est rempli de mystères, les villageois sont haut en couleurs, et les filles tombent toutes amoureuses de lui, bien évidemment. Ce livre m’a évoqué un Dracula sous la plume d’un Kivirähk, la faute à l’aura de mystère qui nimbe les habitant du chanteau de Aux, couplée aux villageois burlesques et aux superstitions absurdes liées à un très Grand Trou. Sauf que. Sauf que ? Au final, on est loin d’un roman fantastique une fois le mystère levé, et j’aurais bien préféré rester dans ma candide innocence. Et j’aurais bien baffé Lucy une ou deux fois, tellement je l’ai trouvé con. Mais j’ai beaucoup aimé les autres personnages habitants ce massif alpin. Pas ce à quoi je m’attendais au final, mais pas déplaisant non plus.

Trilogie La Mer Eclatée – Joe Abercrombie

Lorsque j’ai terminé le deuxième tome, j’étais fortement emballée. Je préférais même cette trilogie à la Première Loi. Même si l’on peut reprocher plein de choses à La Mer Eclatée, comme par exemple de rester de la fantasy très classique avec un héros jeune qui va se découvrir lui-même dans un récit initiatique comme il y en a déjà des centaines. Ce héros, se prête systématiquement un serment à lui même : VENGEAAAANCE ! Forcément. Dans les trois tomes. Oui.

On pourrait croire que ça s’essouffle, mais bizarrement, ça ne m’a pas plus dérangé que ça. Chaque tome suit un autre héros, qui rejoint les personnages précédents dans leurs quêtes. Et ces personnages principaux sont suffisamment différents les uns des autres et intéressants pour que leurs trajectoire personnelle ne ressemble pas à la précédente.

Puis j’ai lu le troisième et je suis arrivée vers la fin. Et tout le récit a été placé sous un éclairage différent. Bon, j’ai un peu moins accroché à l’héroïne du dernier tome aussi pour des raisons que je ne saurais même pas vraiment expliquer, alors qu’elle est peut-être même un peu plus nuancée que Yarvi, le héros du premier tome, manipulateur cérébral, et Epine, guerrière assez bornée, celle du second. Peut-être une forme de lassitude ? Au final, ce sont les personnages secondaires qui sont les plus complexes, et l’histoire leur laisse, fort heureusement, une place de choix pour se développer.

Mais alors, que s’est-il passé ? Si même les éléments mentionnés ci-dessus ne m’ont pas refroidie, alors qu’avec le recul, il y aurait de quoi ? L’univers, de prime abord classique dans la fantasy, se situe dans un genre de Scandinavie médiévale, avec guerres de religions et raids entre royaumes voisins. Sur ces terres, il y a des cités interdites, vestiges elfiques inaccessibles depuis la Brisure des Dieux. Ces cités elfiques, outre m’avoir fortement évoqué les Cités des Anciens chez Robin Hobb, ce qui ne m’a pas choqué en soi, c’était suffisamment différent pour ne pas être du plagiait, m’ont un peu gênées aux entournures une fois que j’avais percé leur secret à jour, et à l’aune de ce secret révélé, toute l’histoire bascule de la fantasy vers un autre registre de la SFFF (oserais-je le dire ? SPOILER :

anticipation et le post-apo)

et, peut être, vers la facilité dans la résolution des conflits autour de la Mer Eclatée.

J’aurais aimé que cette civilisation disparue, qui continue de projeter une ombre malfaisante sur les Royaumes autour de la Mer Eclatée, soit plus développée et gagne en identité marquée.

Au final, j’ai adoré les deux premiers tomes, malgré leurs défauts évidents, à savoir, un manque d’originalité dans leurs forme et aussi un tic langagier qui a fini par me courir sur le haricot au bout du troisième tome (je suis patiente), grâce à la plume efficace et évocatrice de l’auteur. Dommage que le soufflé soit retombé avec le dernier tome, mais j’aurais peut-être du laisser le four fermé et ne pas les lire à la chaine en trois semaines.

Charly 9 – Jean Teulé

J’aime beaucoup les livres de Jean Teulé, leur mélange historique et burlesque. Ou plutôt, j’aimais ? Je n’ai pas spécialement accroché à celui là, malgré le talent de l’auteur à peindre une fresque historique fourmillant de détails, des plus gores et horrifiques aux plus insignifiants. J’ai eu du mal à y croire, tout ne semblait exagéré et peu vraisemblable : je ne pense pas, par exemple, qu’à l’époque déjà, on ignorasse la toxicité du muguet. Si les chasses à courre dans le palais sont, semble-t’il, véridiques, l’hystérie de Margot me semble amplifiée, et tout ce grand guignol m’a semblé trop ridicule et minimisait, à mon sens, l’horreur de la Saint Barthélémy qui à pourtant fait sombrer le roi dans la folie la plus complète. Mais j’ai aimé ce nouvel éclairage sur la raison de cette nuit funeste, comme un complot ignoré par le Sachoir. Mention spéciale aussi pour la seule réplique de la reine, épouse de Charles IX.

Chroniques express #5

Numéro 11 – Jonathan Coe

Numéro11

J’ai mis presque trois mois à lire ce livre, ce qui, de prime abord, n’est pas très bon signe. J’avais du mal à comprendre les tenants et aboutissants, du mal à m’attacher aux personnages, du mal à m’intéresser à l’action, tellement les tranches de vie dont le lecteur est témoin m’apparaissaient sans lien et sans grand intérêt.

J’ai laborieusement lu une première moitié sur deux semaines, puis, nous sommes partis en vacances et je n’ai emporté que ma liseuse dans un souci de voyager léger. J’ai ainsi lu pléthore d’autres livres, dont un pavé de près de 1000 pages qui, lui, a été dévoré en deux semaines. J’ai même envisagé abandonner lâchement ce livre. Puis, en octobre,, souhaitant terminer ce que j’entreprends, je l’ai repris, et là, le déclic s’est fait, et j’ai lu la moitié restante en trois jours. Tout se met en place assez tardivement, avec l’arrivée des Winshaw, les liens entre les différentes parties ne sont annoncés qu’à la fin, en tout cas, pour les lecteurs non investis comme je l’ai été. Entre satire sociale et roman horrifique (arachnophobes s’abstenir !), une lecture mi-figue mi-raisin, qui m’a néanmoins donné envie de lire Testament à l’anglaise, présente par ailleurs dans la bibliothèque idéale.

Broadway/Le Discours – Fabrice Caro

FabCaro

Les Bds de Fabcaro me laissent assez souvent de marbre, ne parvenant qu’à me faire brièvement souffler du nez lors de gags bien sentis. Elles sont trop absurdes à mon goût, moi qui aime le contexte et les développement fouillés, les kamoulox sur des pages et des pages ne fatiguent plus qu’autre chose. Néanmoins, je trouve sa plume très agréable lorsqu’il s’agit de romans. Contrairement à ce que le titre de cette partie pourrait faire penser, ces deux livres n’ont rien à voir, il s’agit de one-shot à chaque fois. Mais ce que je voulais dire de l’un s’applique également à l’autre, pour le meilleur et pour le pire. Les personnages, des hommes cis-het quadras, vaguement déprimés, de classe moyenne, sont obnubilés par une chose différente dans chaque roman, et toutes leurs actions tournent autour de leur obssession. Dans Le Discours, une autre obsession se rajoute au discours qui donne son nom au livre, mais globalement, on retrouve le même schéma de personnage principal qui se retrouve plutôt spectateur de sa vie, vaguement rêveur dans sa mélancolie, entouré d’un décor que la plupart d’entre nous retrouve chez nos parents (on me dit que c’est du cottage-core) très touchant dans sa description. Alors, oui, les deux livres se mélangent dans mon esprit (c’était quoi, la marotte dans Broadway ? Une déception amoureuse ou une enveloppe colo-rectale ?), mais je ne peux pas prétendre ne pas avoir aimé, c’était deux lectures agréables, pas inoubliables, mais fort sympathiques.

Il est de retour – Timur Vermes

Je ne sais pas quoi penser de ce livre. Le cul entre deux chaises. Comme je ne suis pas sûre d’avoir parfaitement cerné les intentions de l’auteur. Souhaite-t’il dénoncer ? Ou alors, souhaite-t’il, et ce serait vraiment douteux, glorifier ? Les derniers mots du livre me font pencher vers la dernière option, mon espoir vers la première. A plusieurs reprises, je me suis exclamé dans ma tête, « Mais oui, il a trop raison ! » avant de me rappeler à qui je donnais raison là. (Spoiler : ça ne concernait que des questions d’actualité sans enjeu, pas les faits historiques ni la question de l’ethnie, hein), et c’est là ou j’ai trouvé ce roman glaçant, il rend, de manière pernicieuse, l’un des dictateurs les plus malsains de l’Histoire, presque sympathique, et j’espère que c’était bien cela l’objectif : permet de comprendre comment il a pu accéder au pouvoir (je ne doute pas une seule seconde que malgré son idéologie nauséabonde, comme la plupart des dictateurs par ailleurs, il fut terriblement charismatique pour ceux qui l’ont côtoyé.)

Malheureusement, j’ai trouvé ce roman aussi très ancré dans son époque, le début des années 2010, avec toutes les références au paysage médiatique et politique allemand, qui sont déjà désuètes 10 ans plus tard (aussi, si quelqu’un l’a lu en français, comment sont traduits les émissions de télé et les animateurs ? Stromberg ? Switsch ? Harald Schmidt ?), même le chef du parti d’extrême-droite mentionné dans le livre s’est retiré et est parti entre-temps pour ouvrir et fermer un café à Majorque (qui est devenu une extension de l’Allemagne en été, on est d’accord), et l’AFD ne fait plus rire personne tant la menace plane à nouveau.

Au final, une lecture dérangeante, dans un contexte politique anxiogène. Le dictateur a déjà été rendu drôle dans un film allemand ces dernières années et tout un débat s’était soulevé. Je pense que ce débat est toujours de mise. Peut-on rire de tout ? Si on rit de quelque chose, signifie-t’on que ce n’est pas un sujet grave ou sérieux ? Y’a t’il prescription ?

Peau de Mille Bêtes – Stéphane Fert

Peau de Milles BêtesEditions : Delcourt

ISBN : 978-2756091723

120 pages

Belle est vraiment très belle et tous les garçons du village la désirent. Rebutée par la perspective d’un mariage qu’elle n’aurait pas choisi, elle s’enfuit pour se réfugier au plus profond de la forêt. Là, le roi Lucane va la recueillir… puis l’aimer à la folie. Une petite fille va naître de cette union, Ronce, dont la destinée va être profondément bouleversée par la disparition de sa mère…

 

J’ai pris cet album parce que je suis tombée sous le charme du trait de Stéphane Fert, dont vous pouvez aller découvrir le trait sur son tumblr. La couverture m’a subjuguée, et en plus, elle est douce au toucher (ben quoi ?). J’étais partie pour prendre une autre réécriture du même conte dont le dessin m’emballait moins, et comme les réécritures de contes de fées, c’est l’une de mes grandes passions dans la vie, je ne pouvais pas décemment sortir les mains vides en ne faisant aucun choix, et c’est celle-ci qui l’a emporté dans ma folle discussion éclair avec moi-même.

Peau d’âne est certainement l’un des contes les plus glauques qui aient jamais été écrits*. Pour preuve, même Disney n’a pas réussi a l’édulcorer pour en faire une adaptation. Il faut dire que ce conte n’est pas inoffensif en ce qui concerne la remise en question du patriarcat. Ici, pas de mère ou belle-mère à accuser de tous les maux, c’est bien le père le personnage malfaisant et incestueux, et nul moyen de le rendre sympathique sans toucher à l’intrigue. D’ailleurs, enfant, j’avais un livre de contes de Perrault ayant appartenu à ma mère, une fois assez grande pour lire seule, j’ai compris pourquoi elle avait toujours refusé de me lire les histoires avec les belles images. Ce conte-ci est celui que je sautais toujours, et je ne faisais plus qu’admirer les belles robes sur les illustrations.

Peau de Mille Bêtes est une réécriture du conte Peau d’Âne, avec des incursions de la version allemande Allerleirauh, et des éléments tirés d’autres contes comme le Roi Corbin ou la Belle et la Bête. La couverture est, par ailleurs, un très bel hommage au film Peau d’Âne de Jacques Demy.

La reine se meurt, le roi ne souhaite épouser en secondes noces qu’une femme qui serait au moins aussi belle que son épouse désormais décédée. Pas de bol, la seule qui lui arrive à la cheville, c’est sa fille. Qui ne veut pas l’épouser et qui est amoureuse de quelqu’un d’autre de toutes façons. Malédiction !

L’auteur décide de ne pas faire dans la subtilité dans l’approche moderne, progressiste, et, oserais-je dire, féministe ? du conte et même DES contes de manière générale, en critiquant de manière non voilée les critères posés par les rois et princes sur leurs prétendantes, afin d’ensuite cristalliser sur elles tous leurs désirs et fantasmes. Mais je part du principe que la subtilité n’est pas forcément utile partout. Rien ne vaut expliciter son propos immédiatement, plutôt que risquer des malentendus. Surtout dans ce contexte précis, où l’on aurait pu l’accuser de perpétuer le cliché de la jolie potiche.

Nous assistons à une espèce d’inversion des codes, avec un conte sombre, où l’on sait que le happy-end ne sera pas à base de « et ils se marièrent et vécurent heureux » (dans un lotissement, avec un garçon, une fille, un 4×4, un crédit sur 20 ans et un labrador, NDLR), ce qui serait bien un comble, étant donné que ce poncif, rendu désirable dans la vraie vie par notre société patriarcale et capitaliste est dénoncé également. Le roi est à la tête d’un royaume invisible, la fée marraine aime trop les chaudrons bloubloutants pour être réellement une fée, et puis, le baiser d’amour véritable qui, lui seul, peut délivrer d’une abominable malédiction, doit-il forcément être hétéro, voire même, cis ? Le couple est-il la seule planche de salut ? Que faire si les oiseaux ne nous coiffent pas le matin, mais font partie de ce que nous sommes ?

Malgré la noirceur ambiante, quelques touches d’humour bienvenues ponctuent la BD, afin d’alléger le propos et j’ai trouvé la conclusion qui concerne l’héroïne fort satisfaisante, parce que, justement, si éloignée du happy-end cliché, mais happy-end quand même.

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Un album très beau, aux dessins magnifiques. Néanmoins, j’aurais aimé que le propos aille plus loin – spoiler : que le prince devienne carrément une princesse pour de bon, soyons fous !  -, mais on ne peut pas tout avoir, et y trouver moins de fautes d’orthographe. Toutefois, j’ai bien envie de lire Morgane du même auteur maintenant !

Note : *Toutes proportions gardées, bien entendu, n’oublions pas de la Belle au Bois Dormant se fait violer pendant son sommeil pour faire se réveiller par l’un de ses enfants qui finit par ôter l’aiguille fichée dans son doigt.

 

L’oncle Silas – Sheridan Le Fanu

wp-1598436952663.jpgUncle Silas: A tale of Bartam-Haugh

Editions : Wordsworth

ISBN : 978-1840221718

418 pages

In Uncle Silas, Sheridan Le Fanu’s most celebrated novel, Maud Ruthyn, the young, naïve heroine, is plagued by Madame de la Rougierre from the moment the enigmatic older woman is hired as her governess. A liar, bully, and spy, when Madame leaves the house, she takes her dark secret with her. But when Maud is orphaned, she is sent to live with her Uncle Silas, her father’s mysterious brother and a man with a scandalous–even murderous–past. And, once again, she encounters Madame, whose sinister role in Maud’s destiny becomes all too clear.

With its subversion of reality and illusion, and its exploration of fear through the use of mystery and the supernatural, Uncle Silas shuns the conventions of traditional horror and delivers a chilling psychological thriller.

Dix ans et trois tentatives, voici ce qu’il m’a fallu pour venir à bout de ce livre. Pourtant, il n’est pas particulièrement long. Mais ce n’était pas encore son heure. Il aura fallu un confinement pour qu’elle arrive. Ce qui assez drôle, étant donné le sentiment d’oppression qui émane de ce livre, et qui m’a peut-être empêché, jusque là, de le terminer.

La première tentative était en français, puis j’ai dû rendre le livre. Comme je tenais particulièrement à le terminer pour des raisons qui me restent obscures, j’ai fini par l’acheter, dans feu la librairie anglophone de Strasbourg. Et il faut dire que ce n’était pas l’idée la plus… efficace pour en venir à bout. La langue étant loin de celle à laquelle je suis habituée, lisant pus de livres récents, dans un anglais propre et aseptisé. L’anglais de Sheridan Le Fanu est très propre aussi, mais l’argot de son époque, qu’il retranscrit très bien, est loin de celui dont j’ai l’habitude, et j’ai cherché longtemps, en vain, ce que « baint » pouvait bien signifier. De plus, il retranscrit également l’accent français de Madame de la Rougierre, ce qui a encore rendu ma lecture plus malaisée et l’a considérablement ralentie.

J’ai également rencontré un autre souci, j’ignore s’il vient de mon état de concentration générale à ce moment, de mon inattention aux détails, trop occupée à essayer de comprendre les mots, mais j’ai souvent eu l’impression de n’avoir que des brides d’informations, comme si j’avais sauté des pages entières, ou si j’avais oublié les 10 pages que je venais de lire. Alors, parfois, j’avais la foi et je recommencé ces 10 dernières pages, à la recherche de la clef qui me permettrait de comprendre ce qu’il se passait. Pour rester aussi bête qu’avant. J’avais l’impression constante que ce roman était entouré d’une brume cotonneuse qui m’empêchait de tout comprendre. J’ai mis ça sur le dos de la langue, de mon manque d’habitude à lire un anglais « daté », de ma lassitude face à certains passages très « jeune fille niaise », comme se décrit la narratrice elle même à l’heure des évènements du livre.

C’est finalement en refermant le livre et en méditant sur sa conclusion que j’ai compris que je n’avais rien raté. Nous suivons une narratrice qui vit l’histoire de l’intérieur. Elle est naïve, immature pour son âge et l’assume totalement. Nous n’avons que son point de vue. Elle se laisse balloter par les autres personnages et les évènements, est tenue à l’écart de toutes les décisions, un peu comme une poupée de chiffon, et ne se rend compte de rien avant le dénouement final, à quelques dizaines de pages de la fin, là où est concentrée toute l’action, tout le reste étant assez contemplatif. Les trous dans l’histoire, le mystère qui entoure son oncle et sa gouvernante, l’apparente incohérence des choix de ses antagonistes, ce sont ceux qu’elle-même à perçus, c’est ce qu’elle a vu. La narration n’a pas cherché a combler ses trous avec le recul -Maud nous parle de cet épisode plusieurs années plus tard-, pour plonger le lecteur dans le même brouillard qu’elle à l’époque. Ce qui est plutôt réussi et justifie totalement sa notoriété et sa place dans la Bibliothèque Idéale.

Par ailleurs, si , avec Carmilla, Le Fanu a été l’un des premiers a explorer le mythe du vampire, ici, il est l’un des premiers à exploiter le thème de la chambre close. On y retrouve également une héroïne ingénue, plusieurs personnages mystérieux, une secte étrange, et même quelques fausses pistes.

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Ce n’était clairement pas une lecture « facile », pour preuve le temps que j’ai mis à en venir à bout, autant du point de vue linguistique, que du point de vue contextuel ou textuel, mais je ne regrette absolument pas de l’avoir lu. J’ai failli le remiser définitivement, vers la page 100 et le mettre dans la boîte à livre à la première sortie autorisée et je suis bien contente de ne pas l’avoir fait et de m’être accrochée, acharnée, pourrait-on dire. Peut-être même… Que je le relirais, pour découvrir les indices qui mènent à la conclusion.

For my part, I really can’t see the advantage of being the weak sex if we are always to be as strong as our masculine neighbours.

L’été indien d’une paire de lunettes – A.E. Van Vogt

L'été indien d'une paire de lunettes - E.A. Van VogtIndian Summer of a Pair of Spectacles

Editions : J’ai lu

ISBN : 978-2277210573

Traduit par France-Marie Watkins

189 pages

En ces temps futurs, les femmes dominent tandis que les hommes obéissent. Les lunettes chimiques qu’il leur faut porter ont fait d’eux des êtres d’une parfaite soumission.
Or,, un matin, le très doux et distingué physicien Peter Grayson s’aperçoit que deux fines fêlures lézardent ses verres teintés de rose…
… et découvre les charmes de l’autorité, de la colère, remportant au passage quelques victoires charnelles oubliées depuis longtemps.
Bref bonheur : devenu homme dangereux, Grayson est convoqué au Q.G. des Utts, les maîtres occultes de l’Univers…

Je ne sais plus trop comment ce livre est arrivé dans ma PàL. J’ai le vague souvenir d’un stand du secours populaire à la gare, il y a 6 ou 7 ans. Je l’ai exhumé fin mai, j’ai lu sa quatrième de couverture, et j’ai légèrement pris peur. M’apprètais-je à lire une ôde misogyne ? Allais-je réussir à lire ce livre sans le déchirer, le brûler ni hurler ?

Alors, oui, et des fois, non.

La Terre est été assujettie aux Utt, espèce extra-terrestre qui, partant du postulat que All Men are Trash (en 1979, les gars !), a décidé de castrer psychiquement tous les hommes pubères. Ce postulat de base, exposé dès les débuts du livre, m’a fait prendre peur, pas parce que je n’adhère pas -je suis féministe, ne l’oublions pas-, mais parce que j’avais peur que ce constat soit démoli, que les femmes en prennent pour leur grade, et que tout le livre ne soit qu’un rêve éveillé pour incels en tout genre.

Spoiler : ce constat n’est jamais remis en cause, le personnage principal, lorsqu’il parvient à sortir de son état de castrat, se rends compte de la modification de ses pulsions et que sa nature profonde est fidèle aux reproches des Utts.

Alors attention, ce livre n’est pas féministe pour autant, il y a bien quelques clichés lourdingues sur les femmes ici et là : nous ne savons pas conduire, et nous sommes frigides une fois mariées, alors qu’avant, célibataires, ohlala, quelles chaudasses nous étions.

Mais ce que je craignais le plus, à savoir, une pluie de male tears et de critiques sur les femmes, ne s’est pas produit. Ce qui s’est produit, c’était une critique de… la Religion, des faiseurs de bien et de Rois autoproclamés.

Parce que les femmes ont tous les droits et tous les pouvoirs, sauf un, celui de se pencher sur les Sciences, ce qui est autorisés aux hommes, qui sont réduits à l’état de toutous myopes. Les critiques du livre que j’ai lues sur Goodreads imputaient cela à un fantasme misogyne de l’auteur. Je ne demande jusqu’où ils sont arrivés dans leur lecture, car la raison devient rapidement transparente et évidente : l’ignorance rend manipulable et les Faiseurs de Bien, même avec les meilleures intentions du monde, peuvent devenir rapidement des tyrans. Car les Utts l’ont bien vu, les hommes sont responsables de beaucoup de choses qui sont allées de travers dans l’histoire de l’Humanité, mais qu’en est-il des femmes ? Feraient-elles mieux ? On ne le saura jamais, car en les gardant dans l’ignorance totale d’évidences scientifiques, ils ont réussi à les maintenir sous leur coupe. Ici, ce ne sont pas les femmes au pouvoir non plus finalement. D’ailleurs, les employés de maison sont… des femmes. On ne renverse pas tout un système en un claquement de doigts.

Alors, est-ce que ce livre est misogyne ? Il contient des clichés de genre bien énervants, mais il a 40 ans ! Parlez-donc à vos pères, oncles, voisins, il y en aura bien qui partageront encore aujourd’hui cette vision des choses, alors à l’époque… Mais il remet aussi les pendules à l’heure en ce qui concerne les pulsions irrépressibles des hommes, il y a 40 ans : certainement peu d’hommes se rendaient compte que les femmes acceptaient certaines choses par peur. Dans L’été indien d’une paie de lunettes, c’est exprimé clairement, sans faux semblants. Il mentionne aussi – rapidement, soit – l’image du vieil homme et de la jeune femme, mettant en avant le contraste entre leurs corps, leurs attentes, et leurs performances.

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En conclusion, ce n’était pas la lecture de l’année, c’était moins pire que ce à quoi je m’attendais d’un point de vue idéologique, et assez intéressant à mettre en parallèle avec les problématiques militantes du XXIème siècle.

En contrepartie, le discours manque cruellement de subtilité et de nuances, et le style, à moins que ce ne soit la traduction ? Est un peu pataud lourdingue. Mais je n’ai jamais lu de SF spécifiquement pour ses qualités stylistiques. Et l’auteur n’est d’ailleurs pas reconnu pour son talent dans ce domaine précis.

Mais aurais-je apprécié différemment ce livre sans le prisme féministe ? Mmmmh.

L’histoire humaine pré-Utt racontait que les hommes avaient profité sans pitié de leur plus grande force physique pour subjuguer et contrôler les femmes. Et c’était à cette menace que les femmes réagissaient.

Le pingouin – Andreï Kourkov

Смерть постороннего

Editions : Points

ISBN : 978-2020477819

Traduit par : Nathalie Amargier

274 pages

À Kiev, Victor Zolotarev et le pingouin Micha tentent péniblement de survivre. Victor, journaliste, est sans emploi et Micha, rescapé du zoo, traîne sa dépression entre la baignoire et le frigidaire de l’appartement. Lorsque le patron d’un grand quotidien offre à Victor d’écrire les nécrologies de personnalités pourtant bien en vie, Victor saute sur l’occasion. Un travail tranquille et lucratif.

Mais un beau jour, les « petites croix » se mettent à mourir, de plus en plus nombreuses et à une vitesse alarmante, plongeant Victor et son pingouin neurasthénique dans la tourmente de ce monde impitoyable et sans règles qu’est devenue l’ex-Union soviétique.

Ce livre est un fail de tentative de réduction de ma PAL. J’allais tranquillement déposer des livres dans la boîte à livres de ma ville. 5 ou 6, je ne sais plus. Deux coffrets de 3 plus quelques one shots. Trois semaines avant le début du confinement. Je dépose donc mes livres. Et je jette un coup d’œil quand même à ce qui traîne, on ne sait jamais. Bon, les traditionnels fascicules de feuilletons en allemand sur des romances de médecin de campagne. Des livres d’auteurs tombés dans l’oubli. Et celui là. Dont je n’avais jamais entendu parler. Mais ça avait l’air drôle, et il se peut que l’enfant m’aie contaminé avec sa phase pingouin. Et je venais de lire Le chat qui mangeait de la laine, je m’attendais à quelque chose du même type en lisant la quatrième de couverture.
 
Alors ouiiiii, et non. Victor vit avec Micha, le pingouin rescapé du zoo, dans un petit deux pièces à Kiev. Sa présence le réconforte et ils se soutiennent mutuellement dans leur solitude. La ressemblance s’arrête ici. Victor accepte une mission pour un journal et se retrouve entrainer dans une affaire politique qui le dépasse.
Pourtant, les enjeux politiques ne sont pas le cœur du récit, Victor ne comprenant pas trop ce qui se passe, ni pourquoi. Il a bien des idées à ce sujet, mais il est plus absorbé par sa solitude et son désespoir pour réellement chercher à comprendre.Le dénouement de l’intrigue lui est révélé, comme au lecteur, lorsqu’il tente de sauver son pingouin.
Cette partie là m’a rappelé un livre que j’ai lu l’année dernière, dans lequel un homme se fait régulièrement interpeller par des gens qui savent qui il est, sans que ce soit réciproque : Figurec de FabCaro.Ici, c’est un peu pareil et il m’a également évoqué d’autres auteurs des pays de l’Est, qui, dans leurs romans, subliment le désespoir avec de l’incongru : Arto Paasilinna (pas vraiment de l’Est, mais j’y viens*) et Andrus Kivirähk, ou même Boulgakov (dont je ne vous ai jamais parlé). Comme si le spectre de l’URSS planait encore sur leur tête et avait teinté leur écriture d’un grain de folie pour supporter une vie au mieux banale, au pire déprimante et accablante (*La Finlande, bien qu’indépendante, devait encore des comptes à l’URSS pendant la guerre froide). 
J’ai pas de chance avec les femmes. Je tombe que sur des extra-terrestres: calmes, discrètes, elles restent un temps avec moi, puis elles disparaissent… J’en ai eu marre, j’ai pris un pingouin, et je me suis tout de suite senti mieux.
 Car du désespoir, parlons-en. Victor a peu d’amis. Et il connait à peine ceux qu’il a. Au début, je pensais que c’était par manque de développement des personnages secondaires, d’où les ex-compagnes calmes et discrètes. Mais non, Victor le sait et le dit.
Les personnages secondaires, s’ils ont quelques caractéristiques et qu’on connait vaguement quelques éléments de leur vie, restent des silhouettes sans substance, par manque d’intérêt de Victor pour leur vie, parce qu’il ne veut pas rester seul, et qu’au final, eux non plus. Il trouve une petite amie, un peu parce qu’elle était là, parce qu’il était là, sans vraiment d’affection ni d’amour, et se crée alors un simulacre de famille, juste pour ne pas rester seuls dans un pays qui vit encore avec le spectre du communisme.
Au final, c’est le pingouin avec qui Victor a le plus d’affinités, ce colocataire silencieux et peu démonstratif qui va lui faire rencontrer d’autres personnages isolés plutôt que solitaires, et avec qui vont se lier d’autres relations, superficielles mais salutaires. 
 
Je m’attendais à un polar avec pingouin, léger et drôle. Je me retrouve avec une histoire assez triste enrobée d’absurde. Un récit d’isolation teinté de poésie étrange et de satire (d’un pays dont j’ignore presque tout), comme je l’ai souvent retrouvée chez les auteurs sus-mentionnés déjà, entre la lecture légère et le cafard interdimensionnel.
L’histoire d’un mec qui vit sa vie comme une marionnette pendant que des gens mentionnés en passant tirent les fils. L’histoire d’un mec déprimé qui vit dans un pays post-URSS où, pour obtenir des soins ou une protection, il faut graisser la patte de la bonne personne et où les gens vont faire une cure de rayons à Tchernobyl quand ce n’est pas la saison pour partir en vacances en Crimée.  

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Au final, peu d’action pour beaucoup d’introspection. Pas un coup de cœur, mais une lecture intéressante que j’ai apprécié, lu en deux jours, c’est que j’ai bien eu du mal à le poser. La fin est ouverte, j’ai lu la dernière phrase avec stupeur et frustration. Il semblerait qu’il y ait une suite, que je vais chercher, parce que Micha le pingouin, le personnage le plus étoffé du livre, me manque déjà.

L’amitié ? En fait, il ne l’avais jamais vraiment connue, pas plus que les costumes 3-pièces ni la passion véritable. Sa vie était terne et douloureuse, elle ne lui apportant pas joie. Même Micha était triste, comme si lui aussi n’avait connu que la fadeur d’une existence dénuée de couleurs et d’émotions, d’élans joyeux, d’enthousiasme.Chaque siècle offre environ cinq ans de faste, puis tout s’écroule.

 

L’Agonie de la Lumière – George RR. Martin

L'Agonie de la lumière

Dying of the light

Editions : J’ai lu

ISBN : 978-2290075722

442 pages

Lorsque, un jour, Dirk t’Larien reçoit sur la planète Braque le joyau que jadis il a offert à son amour perdu, des souvenirs douloureux reviennent à la surface, d’anciennes cicatrices se réveillent : pourquoi Gwen ferait-elle appel à lui après tout ce temps ? À l’idée qu’il existe une possibilité de repartir de zéro avec celle qu’il a tant aimée, t’Larien embarque néanmoins sans hésiter dans le premier vaisseau interstellaire en partance pour Worlorn – le monde-festival désormais à l’abandon, un cadre baroque et décadent condamné à l’extinction. Sur cette planète mourante, pour tenter de raviver les sentiments qui l’unissaient à la jeune femme, il lui faudra commencer par l’arracher aux griffes des Kavalars, un peuple violent régi par un code d’honneur d’un autre âge… un code mortel.

 

Oooh, un George RR Martin, alooors, Le Trône de Fer ?! Eh bah nan ! Découvrez avec moi le premier roman de M. Martin, aux antipodes de Westeros, à l’autre bout de la Galaxie.
 
Ici, point de fantasy médiévale avec dragons, géants, loups géants, mais de la science-fiction pure et dure, avec extra-terrestres et saucisses de cuir volantes.
 
Sur une trame d’un amour perdu et peut-être renaissant, nous nous dirigeons vers la planète Worlorn, ou se déroula, il y a fort longtemps, une exposition universelle, qui méritait largement son titre d’universelle : chaque planète, chaque peuple, construisit sa ville avec ses technologies, pour célébrer un festival qui durerait des années. Puis les soleils de Worlorn commencèrent à s’éloigner, l’hiver vient (ahem), et les moeurs se durcissent (ahem).
 
J’avoue, de base, la SF, l’espace, l’anticipation, tout ça tout ça, c’est pas trop mon truc. Trop anxiogène, et la réalité finit toujours par rattraper la fiction, malheureusement. Mais je voulais lire autre chose de Martin, qui souffre, à mon humble avis, de tics de langages qui changent d’un livre à un autre (useless as nipples on a breastplates, hein, quoi ? J’aurais dû compter les occurrences) et qui parasitent un peu la lecture. Ce qui ne remet pas en cause son talent de tisseur d’histoires, attention.
 
Suivons donc Dirk T’Larien à la découverte de Worlorn et à la poursuite de Gwen, son amour perdu qu’il retrouvé mariée à un Kavalar, un peuple barbare en voie de disparition, assujetti à un code d’honneur et des rites et traditions désuets, comme celui d’avoir des frères d’armes avec qui ont partage son épouse (ahem). Mais est-ce c’est bien Gwen qui lui a demandé de venir la rejoindre  sur ce caillou dans le ciel ? Hahaaaa !
 
Je ne vais pas vous raconter toute l’histoire, le but étant de vous donner envie (ou pas) de le lire, mais vous souhaitez lire un récit épique, avec de grandes batailles ainsi que des complots politiques de grande ampleur, passez-votre chemin. Ici, vous trouverez des duels, des complots pour l’amour (the things I do for love ?), une course poursuite angoissante, sur une planète mourante.
 
Les personnages ont une planète entière a explorer, et l’on passe toute la première partie du livre à l’explorer avec eux, et pourtant, le récit m’a fait l’effet d’un huis-clos claustrophobe, le nombre restreint de personnages et les descriptions de villes entières désertées n’y sont pas innocentes. Ici, vous ne trouverez pas non plus de listes de personnages à rallonge, vous vous en sortirez avec vos deux mains et pourrez garder vos chaussettes.
 
Par contre, vous y découvrirez des peuples absents, mais aux constructions fascinantes (une ville qui fait de la musique grâce au vent soufflant dans ses tours ! ), des antagonistes dignes d’un électorat de Trump, se vautrant dans un racisme primaire pour rendre sa gloire à leur peuple (en 1977, les gars), un benêt romantique qui pense pouvoir reconquérir son amour perdu en lui expliquant à quel point elle est bête d’avoir épousé ce Kavalar avec son peuple à la con et ses traditions d’un autre âge (toujours une bonne idée, ça) (spoiler : non), ainsi que des personnages complexes, fouillés et représentatifs de la nature humaine, qui arrivent à s’embrouiller dans la deuxième partie de manière tellement rapide que j’ai eu du mal à suivre, après une première partie plutôt passive.
 
Vous trouverez aussi dans ce one-shot relativement court les prémisses de ce qu’allait devenir Westeros : des saisons durant plusieurs années, la déraison des gens à l’approche de la fin (#pénuriedePQ), un peuple partageant beaucoup de traits avec des Dothrakis, les chevaux en moins, une question d’amour mal placé qui débute les hostilités et un personnage féminin (un seul, oui, mais il doit y avoir trois pelés deux tondus sur cette planète) fort, avec une mise en perspective de sa place et de sa condition selon le peuple qui l’observe.
 

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Malgré quelques maladresses stylistiques -je n’oserais pas accuser la traduction parce que nipples on a breastplate à chaque chapitre-, une saucisse de cuir, vraiment ?, L’Agonie de la Lumière, premier roman de GRRM, publié en 1977 pose les bases de sa prose, et nous fait démonstration des talents de conteur que l’auteur possède visiblement depuis ses débuts. Certains romans de SF datant de cette époque là, voire avant semblent désormais datés, vieillots, ici, ce n’est pas (encore) le cas.

Toute l’essence et les thématiques de l’œuvre la plus marquante de GRRM se trouvent déjà ici, ce qui peut éventuellement donner lieu à des comparaisons entre les deux univers, celui de la fameuse saga au mur étant bien plus complet et abouti, expérience et longueur obligent. J’ai essayé de ne pas penser à ses romans phares, mais je dois bien avouer que c’était compliqué.

Néanmoins, si la longueur du Trône de Fer ou la fantasy vous rebutent, mais que la SF vous parle, donnez une chance à L’Agonie de la Lumière, vous découvrirez un univers complexe et fouillé, très abouti pour un premier roman -il  a même un glossaire à la fin-, certes au rythme inégal, tout s’enchaîne très vite à la fin, mais pas déplaisant.

Sur ce, je vais voir si je peux trouver d’autres one-shots en ces temps de confinement.

Les oiseaux et autres nouvelles – Daphné du Maurier

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The Birds and Other Stories

Editions : Livre de poche

ISBN : 978-2253099963

445 pages

Recueil de nouvelles, Les Oiseaux  met en scène différents milieux sociaux à la croisée des genres fantastique, policier, surnaturel… mais toujours pour mieux surprendre le lecteur en le terrifiant par une étrangeté issue du quotidien. Pour Henry James, et c’est aussi le cas dans ce recueil de la romancière, « les mystères les plus mystérieux [qui] sont à notre porte ». Chaque nouvelle s’ouvre sur un quotidien banal, minutieusement décrit pour s’enrayer aussitôt : dans « Mobile inconnu », Mary Farren se donne subitement la mort. Quel mobile est à l’origine de ce geste de cette femme à qui tout souriait ? Elle a fait un mariage au-dessus de sa condition, elle attend un enfant… Son mari engage un privé pour enquêter sur le passé de sa femme. La construction diabolique de cette nouvelle est digne des romans policiers victoriens !

 

Je n’avais jamais rien lu de Daphné du Maurier, tout en ignorant pas qu’elle a marqué son époque ainsi que la littérature au sens global. Rebecca est certes sur ma liste à lire, mais la seule chose que je connaissais d’elle, au sens large, était l’adaptation des Oiseaux par Hitchcock, film qui m’a profondément marqué lorsque j’étais jeune. C’est pourquoi je voulais lire la nouvelle qui l’avait inspiré, et j’ai lu les autres dans la foulée. A noter d’ailleurs que le titre d’origine mettait en lumière une autre nouvelle : la première du recueil, intitulée Le Pommier, et que la réédition a changé de nom, pour surfer sur la vague hitchcockienne. Et je dois dire que les Oiseaux est peut-être celle qui m’a laissé le plus indifférente.
 
Deux grandes thématiques se démarquent de ces nouvelles : le traumatisme des anglais par les attaques aériennes de la Seconde Guerre Mondiale, illustré par Les Oiseaux et Encore un baiser. Il est par ailleurs notable et dommage que le film aie perdu une part de son impact et la totalité de la symbolique en déplaçant l’action des Cornouailles vers la Californie.
 
Les autres nous parlent de la place des femmes en ce début de XXème siècle, entre charge mentale et indifférence conjugale dans Le Pommier, Une Seconde d’éternité, peut-être un peu prévisible (est-ce parce que d’autres s’en sont inspirés par la suite ? Parce que le ressort de l’intrigue est désormais éculé ?), où la narratrice place tous ses espoirs dans sa parfaite (?) fille de 7 ans, et Mobile inconnu, Intrigue policière sur le suicide d’une jeune femme, fraîchement mariée et enceinte de son époux dont elle est amoureuse (et réciproquement), écrasée par un secret qu’elle avait enfoui et le poids du qu’en dira-t’on ? et nous laisse imaginer la problématique du consentement dans les années 50 ainsi que l’hypocrisie de la religion par rapport aux femmes.
Elle nous a raconté que son père lui avait dit que c’était la plus grande disgrâce qui pouvait arriver à une fille, et elle n’y comprenait rien, disait-elle, parce que son père était pasteur et qu’il faisait toujours des sermons comme quoi ce qui était arrivé à la Vierge Marie était la plus belle chose du monde.
Le Petit Photographe, lui, nous dépeint une femme d’une autre trempe, contrairement aux autres, auxquelles on peut s’identifier, même si, comme les autres héroïnes, elle est victime de son époque et de son milieu. Une marquise magnifique, oisive et narcissique s’ennuie en vacances et décide d’avoir une aventure avec un petit photographe local qui s’avère encombrant. Pour s’en débarrasser, elle use de stratagèmes vicieux, tel le plus beau des pervers narcissiques. Difficile ici de lui trouver des excuses, elle semble avoir choisi elle-même son enfer personnel, contrairement aux autres. Mais heureusement qu’elle est belle, pense-t’elle.
Ces nouvelles nous dépeignent également plusieurs variantes de troubles mentaux, du stress post-traumatique, à la paranoïa en passant par les troubles obsessionnels compulsifs et l’histrionisme.
Le Vieux, lui, nous témoigne d’une famille étrange qui vit de l’autre côté du lac. Les parents s’aiment, et aimeraient bien revenir à leur vie sans enfants. Les placer ailleurs, en ville, semble une bonne solution. Il s’agit là d’une nouvelle à chute très efficace, j’en ai encore mal au coccyx d’ailleurs.

Les Oiseaux et autres nouvelles explorent la diversité des sentiments humains en 7 nouvelles efficaces, tous les personnages ne sont pas aimables, et même les personnages détestables (Madame la Marquise, c’est vous que je regarde !) ne le sont pas complètement, ils sont humains, mus par le désespoir et une plume résolument moderne. Les thématiques sont toujours d’actualité, d’ailleurs maintenant que la charge mentale fait partie des combats féministes, il est fascinant de voir que le sujet avait déjà été abordé (et complètement ignoré, la faute à la subtilité du propos ? Au narrateur masculin ?) au début des années 50, au moment ou la ménagère était mise en avant dans toutes les publicités, gardienne du Saint Foyer. Le suspens est parfaitement maitrisé (sauf peut-être pour la Seconde d’éternité, mais cette nouvelle a dû avoir énormément d’impact lors de sa parution, alors que maintenant, la conclusion fait un peu pétard mouillé), qu’il s’agisse du registre fantastique ou non.

Pour changer de T’choupi et Trotro

Parents ! Oncles, tantes, grands-parents ! Vous n’en pouvez plus de Trotro, T’Choupi et autres animaux ? La bibliothèque de votre enfant ressemble à l’inventaire d’un zoo qui aurait fait les soldes chez Kiabi ? Laissez-moi vous présenter deux livres qui vont changer votre vie ! Plébiscités par Le petit humain qui vit avec nous depuis presque deux ans maintenant : Mon premier livre d’art : Le Sommeil et Le Voyage de l’Ours Pompon.

IMG_20200330_182522.jpgMon premier livre d’art : Le Sommeil, paru aux éditions Phaidon compile des œuvres d’art, peintures, sculptures et même installations modernes (toutes à partir du XIX ème), sur le thème du sommeil mais pas que. On y découvre des œuvres représentant des enfants qui jouent, des personnes de Keith Harring qui dansent, ou le Cri de Munch comme des conséquences du sommeil ou manque de celui-ci. Une phrase accompagne chaque photographie, à raison d’une œuvre par page, regroupées par thématiques. Malgré tout, le tout forme un ensemble cohérent et plaisant, avec des pages cartonnées épaisses et solides. La fin récapitule toutes les œuvres, avec dates et lieux d’exposition.

IMG_20200330_182620.jpgLe Voyage de l’Ours Pompon, publié chez L’élan vert, nous fait accompagner la sculpture de l’Ours polaire, de François Pompon, visible au musée d’Orsay ainsi qu’au parc Darcy à Dijon (et ailleurs, la liste est disponible sur la page Wikipédia dédiée à l’ours), dans un incroyable voyage, en compagnie de la lune, à la rencontre d’autres animaux immortalisé par François Pompon. Les dessins, uniquement en noir, blanc et bleu foncé, avec parfois une couleur supplémentaire sur chaque page (jaune pour quelques fenêtres éclairées, vert sombre pour des feuilles dans la forêt, etc), sont sobres, épurées et beaux, et le texte nous emporte dans un voyage poétique, dont la musicalité emporte même les plus petits. A noter que la fin du livre raconte l’histoire de la statue et de son créateur. Il existe d’autres histoires de l’Ours Pompon, qui seront moins adaptées à un aussi jeune public que des moins de deux ans, mais celui-ci est l’un de ses favoris.

Un bûcher sous la neige – Susan Fletcher

Un bûcher sous la neige

Corrag

Editions : J’ai lu

Traductrice : Suzanne V. Mayoux

ISBN : 978-2290025253

475 pages

Au coeur de l’Ecosse du XVe siècle, Corrag, jeune fille accusée de sorcellerie, attend le bûcher. Dans le clair-obscur d’une prison putride, le révérend Charles Leslie, venu d’Irlande, l’interroge sur les massacres dont elle a été témoin. Mais, depuis sa geôle, la voix de Corrag s’élève au-dessus des légendes de sorcières et raconte les Highlands enneigés, les cascades où elle lave sa peau poussiéreuse. Jour après jour, la créature maudite s’efface. Et du coin de sa cellule émane une lumière, une grâce, qui vient semer le trouble dans l’esprit de Charles.

 

Est-ce que j’aurais seulement entendu parler (lu écrit ?) de ce livre sans Instagram ? C’est là que je l’ai vu, sur le fil de plusieurs personnes que je suis, chacune ne s’étant pas tarie d’éloges sur ce roman. Et comme je suis terriblement influençable, j’ai couru à la librairie me l’acheter.

J’ai eu un peu de mal à entrer dans l’histoire, mais les circonstances de lecture n’étaient pas en ma faveur : plus de transport en commun pour aller travailler, ou alors un trajet de moins de 10 minutes, s’occuper d’un enfant en bas âge qui préfère qu’on lui lise les aventures du loup ou un imagier, pour tomber de sommeil au bout de deux pages le soir. Ce confinement dû au Covid-19 m’aura au moins permis de m’y plonger autant qu’il le mérite.

Le récit s’articule autour de deux monologues, celui de Corrag, prisonnière d’un cachot humide, attendant le bûcher, accusée de sorcellerie, qui témoigne de sa vie et des massacres dont elle a été témoin, à un pasteur, qui relate les dire de Corrag et son ressenti par voie épistolaire à son épouse, qui lui répond, mais dont on ne connaitra jamais la teneur des propos.

Corrag débute son histoire par sa naissance en Angleterre, et par expliquer comment le qualificatif de sorcière l’a toujours poursuivi, ce dès le berceau, pour finalement la mener dans une geôle au fin fond des Highlands. Le pasteur qui recueille son témoignage, aveuglé par sa foi et son avis plus que négatif au sujet des femmes indépendantes, revoit peu à peu son jugement, attendri par cette frêle jeune fille et raisonné par les propos de son épouse, qui semble voir au delà du sobriquet malheureux, et ce malgré son éloignement et le prisme déformant et déformé de son mari.

Ces plantes, Jane, comment dois-je les considérer ? J’ai toujours jugé qu’en user comme remèdes relevait de la sorcellerie. Néanmoins, elle a dit que si Dieu a créer les plantes, leurs vertus sont un présent de Dieu et n’ont donc rien de diabolique.

Un bûcher sous la neige est un roman historique, qui parle d’un sujet à la mode en ce moment, celui des sorcières, et le reprend également sous la même forme, c’est un roman écrit par une femme, qui parle d’une femme libre persécutée par la société, au ton résolument féministe, mais tout en subtilité, avec une grande finesse, qu’il s’agisse des idées sous-jacentes qu’au niveau des émotions transmises par les protagonistes. Pas de grands discours politiques qui ne seraient pas adaptés au contexte, mais un plaidoyer pour la liberté des individus, hommes et femmes, peu importe de la manière dont ils vivent et dont ils aiment.

Au sujet du mot « putain » : « C’est un mot qui sort de la crainte, toujours. Car seules les femmes à forte tête, au cœur sagace osent défier ces lois-là, je pense. Et tous les habitants de Thorneyburnbank craignaient Cora, car ils savaient qu’elle se connaissait et menait la vie qu’ils n’osaient pas mener, et les autres se demandaient peut-être tout au fond, avec le loup qui hurlait en eux, comment se serait de passer une nuit de pleine lune sur la lande, car leur loup à eux, ils le tenaient en cage à moitié mort. Alors Cora était la putain.

Comme mentionné plus haut, j’ai eu du mal à entrer dans le récit, mais une fois à l’intérieur, il m’a prise aux tripes, l’écriture est touchante et vivante, sa traduction l’est tout autant, on sent les toiles d’araignées de Corrag dans ses propres cheveux, on ressent sa liberté dans les highlands et on s’évade avec elle – car jamais ne sont décrit les lieux où elle se trouve lorsqu’elle parle au pasteur, sauf par le pasteur lui-même, dont les lettres sont bien moins évocatrices que le récit de la prisonnière – et on pleure, mon dieu que j’ai pleuré. Plusieurs fois. Comme une loque. Comme ça ne m’était arrivé qu’une seule et unique fois auparavant, en lisant un tome de l’Assassin Royal de Robin Hobb (TMTC). Le personnage de Corrag et sa philosophie de vie a tellement résonné en moi que je suis très heureuse de l’avoir lu, maintenant, et pas au moment où je l’ai acheté, moment où je serais passée peut-être à côté.

Je crois aux serments du cœur. C’est eux qui doivent guider notre vie, car avec un cœur muselé, quelle vie vaut la peine d’être vécue ? Aucune, à mon idée.

Ce n’a pas été une lecture facile, il a touché bien trop profondément certains points sensibles chez moi, mais le récit viscéral et à fleur de peau m’a fait partir loin en ces temps de confinement. Et je ne vous parlerai pas de la fin, sauf pour vous dire qu’elle est magnifique dans sa simplicité.

Et en plus, il semblerait ce que soit tiré d’une histoire vraie.

 

 

L’année et la décennie viennent de commencer, mais je tiens déjà l’un de mes livres favoris, dont la lecture aura été, je pense, aussi marquante que celle de Femmes qui courent avec les loups en son temps. D’ailleurs, la thématique profonde est similaire.

D’ailleurs, rien que d’écrire sur ce livre et d’y repenser, les larmes remontent, et pourtant, j’ai un cœur de pierre.

Les gens disaient  brigand, démon. Personne ne se souviendrait de lui comme d’un être humain faisait partie du monde, avec un cœurq qui battait. Un ami.

Et sinon, ça m’a donné envie de reprendre Outlander (la série), et bien, c’est moins bien quand même.