Un peu de ton Sang, Suivi de Je répare tout – Théodore Sturgeon

Théodore Sturgeon
Editions : Folio SF
ISBN : 978-207-039612-2
212 pages

Some of your Blood
Traductrices : Odette Ferry et Véronique Dumont
Postface : Steve Rasnic Tem

 

« George Smith » est un patient d’un genre un peu particulier. Ses psychiatres hésitent d’ailleurs à le laisser quitter l’hôpital, tant il semble sain d’esprit. Mais le doute n’est pas permis : il y a bien quelque chose d’étrange, chez lui. Il n’y a pourtant rien de mal à aimer la chasse ; et bien d’autres ont des difficultés avec les femmes. Alors quoi ? Et si la vérité était tout simplement inimaginable ?
On a tous besoin de quelqu’un qui sait tout réparer. Mais personne n’a jamais eu besoin de lui. Cela changera sûrement avec elle. D’ailleurs, il va lui montrer, il faudra bien qu’elle s’en rende compte.
Un peu de ton sang et la nouvelle Je répare tout partagent une thématique commune et sont deux bijous d’horreur psychologique. Âmes sensibles s’abstenir !

Oui, la quatrième de couverture précise bien « Âmes sensibles s’abstenir ». D’habitude, j’ai ce réflexe qui remonte à mon adolescence, où j’étais sans peur aucune, et où cette mention me faisait lentement rigoler : « Quoi ? Âmes sensibles s’abstenir ? Mouahahaha, je rigole à la face du danger ! Je glousse face à l’angoisse ! Je suis pas une chochotte, moi ! (Sauf quand une limace s’approche de trop près) » Sauf que depuis, j’ai vu Ring, et l’âge aidant, les sensations fortes, c’est de moins en moins mon truc. Mais j’ai encore le réflexe de sourire quand je vois cette mention funeste. (C’est prouvé qu’au début de la vingtaine, on recherche les sensations fortes et qu’on ignore volontairement les dangers. Maintenant que je suis du mauvais côté des 25 ans, en fait, même les livres, c’est trop dangereux des fois (Si on se coupe avec le papier et que ça s’infecte, hein, ça se gangrène, ça s’infecte, et si ça se passe mal, pouf, couic, tout ça à cause d’un bouquin de bibliothèque pleins des germes d’inconnus !))

Donc, Un peu de ton sang, cette longue nouvelle épistolaire, fortement inspirée de la narration de Dracula de Stocker, où se mêlent allègrement lettres et extrait de journaux, introduit ce livre avec la notion que tout ce qui va suivre n’a jamais existé, et qu’il ne faut surtout pas l’oublier, il s’agit là de fiction. Ensuite, nous découvrons une description presque clinique de la vie de George Smith, de son enfance jusqu’au moment fatidique où il se fait interner. L’histoire de George Smith, racontée à la troisième personne est impersonnelle, la voix du narrateur froide et clinique, jusqu’au retournement de situation, et au changement de narrateur, et au retour vers la correspondance entre un psy(chologue ? chanalyste ?) et l’un de ses confrères, et leurs échanges afin de déterminer si oui ou non George (dont le vrai nom est, sans doute, un hommage également à un illustre interprète de Dracula au cinéma) est fou, et si oui, en quoi consiste sa folie.

La folie de George, justement, venons-y. La description initiale de la vie de George le fait paraitre normal, tout est décrit et raconté sans trop de détails, avec énormément de pudeur, les non-dits sont légion, et, si le récit s’arrêtait là, il semblerait tout à fait normal. Éventuellement, on pourrait l’accuser de troubles de sociabilités découlant de son éducation. Mais c’est là qu’interviennent la correspondance confidentielle entre l’Oregon et la Californie, entre le médecin responsable de George et son confrère, qui ont su lire bien plus en lui que le récit initial pouvait le laisser penser. Nous assistons à toute l’analyse du personnage, entre l’hypnose et le test de Rorschach, jusqu’à la conclusion finale. Alors, George est-il fou ? Ou ne l’est-il pas plus que le commun des mortels ?

Cette série a-t-elle été diffusée en France un jour ?

Cette nouvelle ci à elle seule ne justifie pas le petit message préventif. Si la psychose mentionnée par les médecins est bel et bien glauque et les faits relatés horribles, tout est décrit avec tant de détachement et tant de froideur que le fait qu’il s’agisse là de fiction où d’un cas réel ne change rien, tout reste terriblement abstrait, et finalement, ne parvient pas à faire dresser le moindre cheveux sur la tête.

Je répare tout, par contre, là, c’est une autre paire de manches. Ici, tout est décrit avec moults détails, et cette nouvelle m’a bien fait frôler mes limites. Cela ne m’était plus arrivé depuis la nouvelle de Palahniuk, Guts (là aussi, j’avais savamment ignoré le disclaimer sur le lien trouvé sur le blog de Maïa Mazaurette qui disait qu’il fallait l’éviter si on avait pas l’estomac bien accroché…). (J’aimerai bien jurer qu’on ne m’y reprendra plus, mais soyons sérieux deux minutes, bien sûr que la prochaine fois qu’on me dira « Film gore interdit aux moins de 18 ans », je rirai, je regarderai, pour devenir verte aux bout de 10 minutes.) Alors qu’au fond, ce qu’il décrit, c’est une opération salvatrice, il répare tout, justement, et non pas une mutilation horrible et cruelle. Mais même une opération salvatrice est gore si décrite trop graphiquement.

Ici, la névrose du personnage principal est évidente, on ne peut s’empêcher de le prendre en pitié. Ici, pas de lettres de médecins, pas de froideur clinique, juste la détresse d’un homme, et la satisfaction que lui apporte le fait qu’on aie enfin besoin de lui, qu’on soit même dépendant de lui. Et quand dépendance prendra fin, les mesures qu’il prend seront drastiques.

Ce livre recueille deux nouvelles dont le thème central est la folie, mais le traitement de ce thème est diamétralement opposé d’une nouvelle à l’autre. Cet auteur, dont j’avais entendu parler, mais dont je n’avais jamais rien lu jusqu’à présent, nous montre donc l’étendue de son talent de narrateur, il parvient à se renouveler tout en dissertant sur le même sujet, ce qui est bien rare, et qui donne envie de parcourir le reste de son oeuvre. (Mais je ferais attention aux « Âmes sensibles s’abstenir » quand même.)

Quand à la classification fantastique, eh bien, je cherche encore le fantastique dans ces deux nouvelles. A aucun moment il ne se passe quoi que soit qui ne soit pas rationnellement explicable (aussi rationnelle que peut l’être la folie).

corbeaucorbeaucorbeaucorbeau

2 réflexions sur “Un peu de ton Sang, Suivi de Je répare tout – Théodore Sturgeon

  1. Mmmh, je suppose que s’il est classé dans le fantastique c’est parce que l’auteur est connu comme écrivain de science-fiction. J’ai déjà lu quelque chose de lui, « Les plus qu’humains », mais même si j’ai bien aimé, ça ne m’avait pas hyper transcendée non plus (mais c’était bien, hein, bien écrit, intelligent, plutôt novateur tout ça, mais ça m’a pas parlé). Tu m’as donné envie de retenter le coup ^^.
    Question subsidiaire : pourquoi « boudin aux poires ? » xd

    • Oui, ça doit être pour ça, mais bon, les deux nouvelles n’ont rien de fantastique, autant être prévenu. ^^ Les plus qu’humains ne m’a pas trop tenté, mais ce que tu dis sur la qualité d’écriture peut être repris pour Un peu de ton sang. Mais n’oublie pas, hein, amês sensibles s’abstenir, je t’aurais prévenue ! :p
      Et, euh, le sang, le boudin, tout ça… (Non, en fait, je sais plus, ça m’a paru sensé sur le coup, ce qui est une très bonne raison, après tout.)

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s